Samuel Paty a donc proposé aux élèves dont la sensibilité religieuse pourrait être blessée par les caricatures de Mahomet - outils à un enseignement sur la liberté d’expression -, de sortir de la classe s’ils le souhaitaient. Or, c’est précisément en permettant à des élèves de se soustraire au cours pour se conformer au souhait de sa hiérarchie que l’enseignant a fragilisé sa position vis à vis d’eux, mais aussi de certains parents d’élèves, puisque la liberté de sortir offerte peut être vue comme la reconnaissance de l’offense.
On sait depuis Freud que l’interdit est structurant. On sait, mais on préfère l’oublier, qu’apprendre à dominer ses frustrations est structurant, et donc pédagogiquement pertinent. Longtemps l’Etat, souvenir des chahuts estudiantins au 15ème - en particulier entre 1451 et 1455 - réprimés à la hache à Paris, a surveillé et puni les trublions. Cette méfiance, par un renversement qui trouve son origine dans les changements de mentalité postérieurs à 1968 (sur le moment la population française se défiait très largement des étudiants, ce qui explique en partie le succès populaire de la grande contre-manifestation gaulliste du 30 mai et le dénouement de la crise), s’est muée en une permissivité envers l’adolescent et le jeune adulte dont les effets imprègnent en particulier l’école.
L’indulgence, quand elle est faiblesse, génère de l’inégalité (les bons élèves, entre autres les enfants d’immigrés intégrés, sont pénalisés par la complaisance montrée par l’Etat et certains partis envers ceux qui vivent sur le territoire national en refusant ses principes, notamment la laïcité). Associée à la dé-sanctuarisation de l’école, cette indulgence fautive a placé l’école (enseignants, responsables des établissements) dans la position de devoir céder aux pressions communautaristes au nom d’une diversité dont les sociaux-libéraux ont fait leur thématique majeure - au détriment de l’économie - et un instrument électoral (cf les dernières déclarations de Madame Royale, l’ex de Monsieur Hollande, pas la fille de Louis XVI). L’illustration la plus récente de la confusion dans laquelle se trouve l’Education nationale et de sa propension à céder aux exigences religieuses communautaires quand il s’agit de l’islam est sans doute la possibilité donnée par un proviseur aux élèves de ne pas assister à l’hommage national rendu à Samuel Paty lors d’une minute de silence. Au passage, on relèvera le paradoxe d’une institution très normative puisque les acquis des élèves ne sont que trop souvent simples recrachages de contenus fabriqués par une pédagogie dogmatique et stérile imposée aux enseignants (un élève intelligent mais peu enclin à restituer le sabir des manuels est évalué négativement, quoi qu’on prétende), mais inexistante devant le séparatisme - pour reprendre le vocable désormais abandonné du gouvernement - de certains élèves, non corrigé ni même discuté au nom du respect des différences culturelles, religieuses, etc.

Le projet de loi « confortant les principes républicains » (lire l’Etat n’est contre personne, il est pour quelque chose), intitulé préalablement « projet de loi contre les séparatismes (comprendre contre l’islam radical), est donc la réponse tardive et molle de l’Etat aux massacres de 2015 et suivants. On donnera quittance au gouvernement de son changement de pied en concédant que le vocable « contre les séparatismes » n’était pas forcément bien choisi si l’on veut bien se souvenir que la République a fait de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 un moment fort de son histoire, et que le terme « séparatistes » était utilisé, notamment par François Mitterrand, pour désigner les indépendantistes algériens dans les années 1950. Reste que la possibilité de poursuivre les auteurs de commentaires haineux en ligne grâce aux nouvelles infractions crées n’empêchera pas la publication de ces messages et les passages à l’acte meurtriers. La formation encadrée par l’Etat d’Imams en France prendra quant à elle du temps et rien ne garantit qu’ils seront acceptés par une communauté musulmane de plus en plus imprégnée par le wahabisme.

La laïcité, dont les grands élus de l’UMPS nous rebattent les oreilles tout en recherchant le vote communautaire, octroie le droit de caricaturer, de moquer, même si cela déplait. C’est un droit qui ne peut être restreint, même si l’on considère que la caricature n’est pas la forme la plus élevée de la critique. La religion catholique en a souvent fait les frais (dans les années 1980-1990, il ne se passait pas une semaine sans qu’une caricature de Jean-Paul II soit publiée par Charlie Hebdo,) et personne n’a souvenir que cela ait donné lieu à des effusions de sang en représailles. Sans doute parce que les fidèles blessés ne considéraient pas que leur foi était la seule vraie foi ou que les athées étaient des mécréants qu’il convenait de traiter comme tel. Au XVIe siècle, il en allait autrement quand catholiques et réformés se passaient au fil de l’épée, quand des huguenots iconoclastes vandalisaient images et objets religieux, incendiaient les églises, quand Jacques Clément, l’assassin d’Henri III, chauffé à blanc par les prédicateurs de la Ligue, était fêté comme un martyr. 500 ans auparavant, le cistercien Bernard de Clairvaux (1090-1153) avait énoncé sa théorie du malicide : " tuer un infidèle (ou un hérétique, un mécréant, etc) n'est pas tuer un homme, mais tuer le mal"...
L’islam traverse une période de régression obscurantiste initiée par les frères musulmans depuis les années 1920, quand bien même nombre de musulmans y résistent sans recevoir en France, plus généralement en Europe, un franc soutien de la part de pouvoirs publics plus versés à atermoyer et à se livrer à de petits calculs. Le drame de l’islam actuel pour les musulmans (modérés est un contre-sens, on ne peut exiger d’un croyant, quelle que soit sa religion, qu’il croit modérément, sinon Sainte Thérèse d’Avila n’aurait jamais existé), pour les croyants d’autres cultes, pour les athées, c’est qu’il est atteint d’une pulsion destructrice singulière dans un univers monde en phase d’homogénéisation (en partie par le consumérisme, hélas) : nous vivons dans le même espace, mais pas dans le même temps.

Croire détenir la vraie foi autorise à déshumaniser l’autre, à le ravaler au rang de simple être vivant, puis à l’objetiser, ce qui permet au final de le faire disparaître sans que cela provoque de cas de conscience. Les nazis, athées, paganistes (le nazisme est un anti-christianisme), n’ont pas fait autre chose ; à cet égard, il est légitime de parler d’islamo-fascisme (peut-être les musulmans le désigneront-t-ils un jour comme un anti-mahométisme).
Depuis la seconde moitié du XXème siècle une surenchère victimaire s’est instaurée avec comme horizon indépassable la figure de la victime de l’holocauste : le juif. Pour les islamistes radicalisés du monde entier, pour les imams salafistes des mosquées françaises, pour certains jeunes des cités issus de l’immigration, tous ignorants du judaïsme et dont l’antisionisme revendiqué n’est qu’un subterfuge permettant d’échapper aux poursuites pour un antisémitisme relevant de l’incitation à la haine raciale, la revendication de l’état victimaire est devenue un enjeu primordial, appuyée par des préjudices réels, supposés, fantasmés, imputés à l’Occident et à Israël. Tandis que depuis 20 ans, principalement en Seine-Saint-Denis, les établissements publics se sont vidés de leurs élèves juifs victimes d’actes antisémites à répétition sans que cela émeuve outre mesure les élus, les enseignants se trouvent confrontés à la double difficulté de devoir aborder des sujets pouvant amener à examiner (analyser, discuter, relativiser, contester, reconnaître) le statut de victime revendiqué par ces jeunes, et de leur faire observer une neutralité religieuse alors qu’à leurs yeux l’islam est incritiquable.

Le projet de loi « confortant les principes républicains » est atone et insuffisant. Tout au plus peut-on lui faire crédit d’élargir les pouvoirs de contrôle et de dissolution d’associations radicalisées conférées au préfet. Il a aussi le mérite de faire rentrer l’islam, à l’instar des autres religions, dans la loi de 1905. Il vient surtout très tard, alors que l’islamisme s’est répandu largement dans la société, fort de la passivité des pouvoirs publics, de l’aveuglement ou de la duplicité de responsables politiques, et du prosélytisme de leaders d’opinion.