Pour ménager l’honneur chatouilleux des gens du sud (ce sont torches-cul dont on se sert et qu’on jette, disait Henri IV, bien placé pour en parler), on remarquera que ce populisme des élus locaux a cours sur l’ensemble du territoire. La faute à une décentralisation insuffisamment accompagnée qui a abouti à renforcer la personnification des pouvoirs locaux et à reconstituer des fiefs. A force de prendre leurs distances avec l’Etat pour complaire à des électeurs emportés par la vague anti-élites et de moins en moins tournés vers autrui, le maire, le président de la communauté de communes, le conseiller général, sont devenus les obligés d’électeurs plus clients qu’administrés. Et c’est bien connu, le client est roi, surtout quand il est bistrotier.

Qu’observe-t-on depuis mars dernier ? Que les élus locaux, qui pointent du doigt l’Etat pour sa gestion de la crise sanitaire en citant en exemple les Länder allemands pour leur efficacité, refusent de prendre la moindre décision contraignante pour restreindre la diffusion du coronavirus, et laissent au préfet le soin de le faire. Il ne faut pas s’aliéner joggers, amateurs de fitness, piliers de bars et autres actifs, prétendument au nom du respect des libertés individuelles et du maintien de la vie sociale, en réalité pour de simples raisons de clientélisme électoral. Or, ces élus, dès lors que le concitoyen d’administré devient client en attente d’un retour sur investissement (pacte faustien), ne sont plus aptes à garantir localement l’application de mesures contestées, fût-ce dans un contexte de crise sanitaire où des vies sont en jeu.

L’Etat n’est pas exempt de toute responsabilité dans le délitement du civisme et la relégation aux oubliettes de la primauté de l’intérêt général : désengagement au profit du secteur privé, niches fiscales, suppression de l’ISF, pressurisation d’une classe moyenne en voie de disparition, faiblesse devant le communautarisme, etc…mais il est seul en capacité d’agir contre la résurgence de l’épidémie, du fait de la soumission des élus locaux devant les intérêts particuliers et catégoriels. En outre, en matière d’imprévoyance ou de manquements dans cette crise, il convient de distinguer ce qui relève de la responsabilité des hommes d’Etat et ce qui est imputable aux hauts fonctionnaires qui, par servilité et carriérisme, ont tendance à délivrer des analyses qu’ils pensent aller dans le sens souhaité par leur ministre. Et quand celui-ci, en charge de la santé, appartient à un gouvernement économiquement libéral dont la ligne directrice est de réduire les dépenses publiques, il est consolidé naturellement par les avis qui lui sont remis dans son projet de délocaliser certaines productions (masques, respirateurs, etc) ou de réduire drastiquement le nombre de lits à l’hôpital. Il n’y a pas que dans les régimes totalitaires que hauts fonctionnaires et membres du premier cercle ont pour habitude de devancer le vouloir supposé du chef.

Quand l’Etat manque à ses obligations – celle de prévoir, notamment - il lui en est à juste titre demandé raison. Quand les élus locaux manquent aux leurs, il leur suffit de détourner l’attention sur l’Etat – ce dont ils ne se privent pas – pour s’y soustraire. L’existence de l’Etat politiquement libéral - c’est son avantage et sa faiblesse - repose sur le consentement de citoyens doués de raison, lesquels sont libres de penser, de s’exprimer, de se déplacer, d’entreprendre. Cet Etat est aujourd’hui attaqué à la foi par des forces extérieures (islamisme politique, démocraties illibérales ou démocratures), par le libéralisme économique qui détruit la protection qui doit aller de pair avec l’autonomie dans tout Etat libéral (le libéralisme économique, c’est la scie avec laquelle l’Etat libéral qui consacre l'individu et ses droits inaliénables coupe la branche sur laquelle il est assis), par les baronnies reconstituées à la faveur de la décentralisation, et par le recul de la raison dans une société où l’individu est invité en permanence à consommer ( « ce que nous vendons à Coca Cola, disait le patron de TF1 en 2004, c’est du temps de cerveau humain disponible »).

L’autre soir à Marseille, encouragés par leurs élus à braver l’Etat, les moutons de Panurge, masques dans la poche ou autour du cou, avaient envahis les terrasses de café. Ces mêmes élus leur rendront-ils des comptes lorsqu’ils seront malades ?
Le médecin qu’était Rabelais préconisait : « Beuvez toujours (à la source de la connaissance), ne mourrez jamais. » (Gargantua). C’est une source à laquelle les démagogues n’ont pas intérêt à voir leurs électeurs-clients s’abreuver.