Le but inlassablement poursuivi par Colbert a été de faire prévaloir l’« économique » sur la politique. Pour lui, seule la différence d’argent établit des distinctions entre les Etats comme entre les individus et détermine leur puissance. D’où la valorisation des besognes permettant la fortune des particuliers et des nations, au détriment des occupations qui avaient façonné les mentalités jusque-alors, en particulier les fonctions monastiques et celles de justice. Dans l’esprit du bourgeois élevé qu’est Colbert, la noblesse qui trouvait son emploi dans la guerre doit être affectée à des tâches lucratives, changement qui préfigure l’apparition d’une classe de capitaines d’industrie et l’établissement d’une ploutocratie. Mais Colbert est aussi l’instigateur en 1685 du Code noir, corpus de textes rédigés sur un siècle et demi qui comprendra un millier de pages, promulguant les lois encadrant le travail des esclaves. Ce code vilipendé aujourd’hui, et qui vaut aux plaques de rue portant son nom d’être dégradées, accordait des droits aux esclaves tout en fixant des devoirs à leurs maîtres, ce qui constituait une avancée pour la protection des individus mais légitimait aussi l’esclavage en le réglementant. Au fil du temps, la législation postérieure durcira ou assouplira (sous la monarchie de Juillet, notamment) les règles, jusqu’à l’abolition de 1848. Avant tout, le Code noir initial est destiné à affirmer la souveraineté dans les colonies du pouvoir royal achevant sa centralisation, à laquelle nos élites politiques, colbertistes par tradition et formation, sont toujours attachées. La statue du commandeur semble hors d’atteinte.

Cependant, si la colonisation et l’esclavage constituent respectivement une faute et un crime ineffaçables insuffisamment reconnus, nous établissons sans nuance le degré de culpabilité des générations précédentes en jugeant à travers le prisme de la sensibilité de notre époque, et nous oublions lorsque nous instruisons le procès d’un Colbert de faire celui des responsables arabo-musulmans de la traite trans-saharienne qui a duré plus de 13 siècles et réduit en esclavage plus d’individus que la traite transatlantique. Il y a là un tabou qui rend très difficile le travail des chercheurs africains qui se voient souvent empêchés par leurs institutions de poursuivre leurs recherches et sont parfois menacés. Cette difficulté à nous immerger dans l’univers culturel et la psyché de ceux qui nous ont précédés fait que nous ne comprenons pas qu’un Gandhi ait pu avoir les préjugés de son temps envers les noirs (ce qui ne constitue pas une excuse...quand Jules Ferry s'exclamait que "la France avait le devoir de coloniser les races inférieures", Clemenceau rétorquait : "J'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue parce que le français est d'une race inférieure à l'allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me tourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure."), comme le révèlent les écrits adressés à l’autorité anglaise lorsqu’il était en Afrique du Sud dans lesquels il déclare que les Indiens sont « infiniment supérieurs » aux « kaffirs », terme péjoratif servant à nommer les Africains noirs qu’il qualifiait de « sauvages ». Suite à cette révélation, des universitaires Ghanéens (l’empire du Ghana a été un acteur de la traite qui s’est déroulée entre le VIIIème et le XIXème siècles) ont imité leurs collègues Sud-Africains et demandé le retrait d’une statue du Mahatma offerte à leur établissement par l’Inde, statue vandalisée au demeurant.
Il n’en demeure pas moins qu’en France, le travail de mémoire n’a pas été suffisamment accompli (elle est le seul grand pays européen concerné à n’avoir pas de musée de la colonisation, remarquait récemment l’historien Pascal Blanchard) et sa seule évocation provoque des réactions de déni, en particulier mais pas exclusivement de la part des souverainistes.

Aux Etats Unis, en Europe, les personnes de couleur figurent toujours parmi les moins fortunées, ce que l’on peut expliquer par cet héritage du passé et par le cynisme avec lequel les blancs riches entretiennent ou attisent la lutte entre les races en rendant responsables les minorités noires, amérindiennes, asiatiques, hispaniques (ethnie), maghrébines (ethnie), du chômage et de la pauvreté des blancs exclus. De ce point de vue, une des explications majeures (l’autre étant la montée de l’islamisme radical) de la lutte actuelle entre les races est bien le combat que mène et remporte la classe majoritairement blanche des plus riches contre tous les autres, re-colonisés des anciennes colonies par le biais de la globalisation ou néo-colonisés de l’intérieur blancs et de couleur par le biais du détricotage des acquis sociaux, des attaques menées contre le salariat, et du rétablissement de la tâche.

Du colbertisme, les dirigeants français ont retenu le centralisme administratif plutôt que la conservation et le développement d’un outil industriel modernisé transformant les matières premières en objets manufacturés de très haute valeur, à l’exemple d’un Nicolas Sarkozy pour qui il importait peu qu’un produit estampillé français soit fabriqué sur le territoire national ou en Chine et au Brésil (la France est beaucoup plus engagée que la plupart des pays dans les implantations à l’étranger, notamment que l’Allemagne, au dépens de la production sur le territoire national et des exportations). A cet égard, l’annonce récente de l’exécutif, dans le contexte de la crise sanitaire du Covid-19, d’une relocalisation en France de certaines productions doit être prise pour ce qu’elle est : une simple opération de communication non suivie d’effets autres que symboliques, comme l’avait été l’engagement du Président à interdire totalement l’emploi du glyphosate, couleuvre (que Colbert avait prise pour emblème) avalée par Nicolas Hulot et la majorité des députés.