Le président du Medef demande donc le plus sérieusement du monde (il ne s’agit plus de provocations à la Gattaz, Bézieux est tragiquement borné au regard de la crise écologique, sociale et économique, comme Jacob l’est politiquement chez LR) dans un interview au Figaro :
- le soutien de l’Etat aux investissements des entreprises.
- l’augmentation du temps de travail et la réduction des congés.
- l’abandon de la transition écologique.
Et conclut : « L’urgence, c’est de revenir à une situation normale ».

Pas question, on l’a bien compris, de faire porter sur les actionnaires les charges d’investissement. A contrario, aucune reconnaissance du travail et des risques encourus par les travailleurs exténués aux prises avec le coronavirus n’est à l’ordre du jour (soignants, livreurs, routiers, personnels d’entretien, souvent salariés de PME dont les dirigeants du Medef n’ont cure en vérité). Exigence d’un statu quo écologique synonyme d’aggravation (le bouleversement de la biosphère est directement responsable de l'apparition du covid-19), et d’un retour à une normalité qui a mené là où nous en sommes aujourd’hui, ce dont les citoyens, en Europe et ailleurs, sont conscients.
Et pourtant, en dépit de son inanité et de sa dangerosité (le monde dispose de 20 ans tout au plus pour agir significativement avant que la détérioration des écosystèmes soit irrémédiable), la position de monsieur de Bézieux va l’emporter parce que le conditionnement idéologique des élites politiques fait du retrait de l’Etat et du détricotage des acquis des salariés l’objectif à atteindre (les mesures sociales n’apparaissant que comme des cataplasmes utiles pour empêcher ou faire retomber la fièvre née de la désorganisation orchestrée), et que les individus sont aliénés par un consumérisme qui ne les rend pas heureux, mais auquel ils ne peuvent renoncer. Avec comme conséquences principales, la fracturation des sociétés, le recul de la démocratie, l’abandon de l’idée de solidarité européenne, le retour des grandes migrations causées par le réchauffement climatique et la sécheresse, l’entropie générale.

rechauffement_climatique.jpg La normalité pour les dirigeants du Medef, c’est la maximisation immédiate des profits, quand bien même elle compromet l’avenir, en ce compris celui de leurs entreprises. Or, cette normalité, ou norme économique, est devenue aussi dangereuse que le concept de pureté a pu l’être (pureté raciale, religieuse, doctrinaire) et tend à le redevenir. Comme la pureté, la norme contient en soi l’idée de supériorité. De par leur formation, leur origine sociale (particulièrement en France), les dirigeants politiques des grandes puissances économiques ont ce présupposé : le libéralisme économique actuel est le seul système possible (par conséquent, supérieur en soi aux autres) et s’il connaît des ratés, c’est qu’il n’est pas suffisamment développé. C’est confondre le commerce, qui a toujours existé, et la dérégulation financière et économique.
Au 17e siècle, Descartes se réjouissait de voir tant de marchands à Amsterdam. Spinoza, lui-même, avait dirigé l’affaire de négoce familial (importation de fruits secs et agrumes d’Espagne et du Portugal, huile d’Algérie…) entre 1654, date de la mort de son père, et 1656, date de son excommunication de la communauté juive pour hérésie). C’est que, outre la sécurité alimentaire et le confort, le commerce favorise d’une manière générale la liberté : « (…) pour octroyer un prêt à quelqu’un, ils (les marchands) se soucient seulement de savoir s’il est riche ou pauvre, s’il agit habituellement de bonne foi ou frauduleusement. Pour le reste, la religion ou la secte ne les concerne en rien (…) »
A Amsterdam, le commerce est alors synonyme de démocratisation, d’une esquisse de séparation entre espace religieux et profane, ce qui apparaît dans les scènes de Rembrandt montrant une société bien plus proche de la nôtre que celle de la Renaissance italienne.

A l’opposé de ce capitalisme familial, on trouve le capitalisme sauvage, pour citer Pierre Bourdieu, qui s’est développé à partir des années 1980, après l’abandon du compromis et modèle fordien jugé paternaliste par les étudiants de 1968 en révolte contre le Père, et que je qualifierai pour ma part de capitalisme réensauvagé, puisqu’il renoue avec la brutalité de celui qui a suivi immédiatement la 1ère révolution industrielle. Ce modèle, aujourd’hui comme hier, épuise les ressources et les individus, proprement atomisés, éloignés les uns des autres par une stratégie d’uberisation qu’Alain Touraine avait perçue, il y a 20 ans, en mettant en garde contre les attaques menées contre le salariat et le risque de retomber dans la précarité du travail à la tâche. Pour ouvrir une parenthèse, le télétravail s’il n’est pas choisi mais imposé, non par les circonstances sanitaires, mais par la seule volonté de l’employeur, peut devenir source de mal-être pour un collaborateur le ressentant comme une relégation.

Des libéraux comme Alain Minc en France ou Warren Buffet aux Etats-Unis ont bien saisis que leurs Ultras (ils n’ont rien n’appris, ni rien oublié, écrivait Chateaubriand des ultras de la restauration) sciaient la branche sur laquelle ils étaient assis, et se disent inquiets par le manque de justice sociale et économique. Mais, on ne peut se limiter à vouloir corriger les effets les plus inégalitaires du néo-libéralisme - à coups de primes, essentiellement - sans remettre en cause ses fondements, soit l’évasion fiscale (Bernard Arnaud peut bien offrir quelques masques, le groupe LVMH échappe en grande partie à l’impôt, comme les grands gagnants de la crise sanitaire que sont les Gaffa), l’exploitation outrancière des richesses naturelles, la surconsommation qui amenuise la dimension spirituelle présente chez l’homme (déshumanisation de l’être réduit à n’exister qu’en tant que consommateur), et la réduction d’un temps libre dégagé de la nécessité d’accomplir ou de rechercher une tâche par impérieuse nécessité économique.

Comme dit Thibaud Nolte, facétieux journaliste du magazine 28 minutes d’Arte : « Geoffroy de Roux de Bézieux, gardez la chambre ! »