Le rapprochement avec certains américains manifestant dans les rues avec le soutien de leur président contre le confinement décidé par leur gouverneur est tentant. Parce que à l’individualisme de la société américaine dans son ensemble correspond, d’une certaine façon, l’individualisme de la génération française la plus culturellement américanisée (musique, cinéma, voiture, consommation en général), à la différence notable cependant que le niveau de protection différent fait qu’aux Etats-Unis, partie de ceux qui manifestent doivent impérativement travailler pour survivre en dépit de la menace que fait peser sur leur vie l’épidémie. Ceux-là, pour des raisons matérielles, comme ceux en France dont l’activité est indispensable, n’ont pas le choix, et les autres, parce qu’ils possèdent de la fortune ou parce que la communauté nationale les protège en les maintenant chez eux, commettraient une faute morale à leur égard en se soustrayant trop tôt par caprice aux mesures de protection.
« Tout le malheur des hommes, écrivait Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre (…) Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir » (Fragment Divertissement n°4/7).

La mentalité des jeunes seniors, l’hégémonie de la pensée néo-libérale, l’addiction aux biens de consommation superflus, font que les déclarations selon lesquelles le monde d’après le coronavirus ne sera plus le monde d’avant et qu’une prise de conscience aura lieu, doivent être prises pour des résolutions du jour de l’an. Le monde d’après la pandémie sera celui de la veille, en pire sans doute. Les spéculateurs profiteront des bouleversements pour saisir des opportunités, l’exploitation outrancière des richesses naturelles reprendra avec l’accaparement des milieux abritant des espèces dont la proximité nouvelle avec l’homme sera cause des épidémies à venir (les défenseurs du Traité de libre-échange transatlantique voudront ignorer toujours la déforestation de la forêt amazonienne et ses conséquences certaines en matière de propagation de virus chez l’homme), les classes laborieuses et moyennes rembourseront les dettes contractées par les Etats lors de l’épidémie comme elles ont supporté les pertes des banques lors de la crise financière en 2008. Le monde de demain n’accouchera pas d’une « nouvelle norme », plus éthique, plus sensible à l’écologie, mais d’un affermissement de la croyance en la techno-science érigée, par hubris et par refus de la décroissance, en solution contre les réactions de la nature à nos agressions. La seule différence sera la suspicion accrue avec laquelle l’étranger sera regardé, défiance dont le migrant fera une fois encore les frais, et la poursuite du recul, amorcé il y a 20 ans, des démocraties et de l’Europe, compensant par une exagération maternante possiblement attentoire aux libertés l’incapacité qui est la leur à proposer un modèle de société qui rompe avec un système destructeur pour la planète, la solidarité nationale (cédant le pas depuis les années 80 à une solidarité relevant davantage des charités anciennes), et la cohésion européenne (menacée par la montée des autoritarismes et les fractures entre pays membres, notamment sur la mutualisation de la dette et l’accueil des migrants).

Ce confinement de la pensée dans la doctrine économique ultralibérale n’est pas prêt d’être levé. Pour le déconfinement physique, vraisemblablement précipité, il pourrait être partiellement autorisé pendant l'été au profit des seniors impatients afin de permettre des bains de mer, dans lesquels on voyait au temps de Madame de Sévigné un remède contre la rage ou l’aliénation mentale. Les médecins prescrivaient alors que le malade fût jeté dans la mer trois fois, et, condition indispensable pour la guérison, par surprise...