Le terrible lapsus révélateur d’Agnès Buzyn : « les municipales ont été une mascarade », obnubilée durant sa campagne par les informations reçues sur la gravité de l’épidémie et l’absence de stocks de matériels, gel hydroalcoolique, masques de protection…, dit l’affaiblissement de l’Etat réduit à tergiverser avant de prétendre contre l’évidence mettre en oeuvre les moyens d’actions dont il s’est volontairement dessaisi. Ce n’est pas nouveau, dans les années 1980, l’Etat socialiste, devant le chômage de masse résultant de la désindustrialisation et des délocalisations, avait renoncé en déguisant sa résignation sous le masque de la rigueur. Ne restent aujourd’hui que la comédie du pouvoir, insuffisante pour dissimuler l’incurie ; ça bafouille, cafouille, à l’image du ministre de l’intérieur qui parle de sanctuariser les résultats de la mascarade dénoncée par son ancienne collègue…Théâtre Beckettien…Fin de partie…

Lors de chaque crise financière, l’Etat redécouvre les vertus de la puissance publique pour venir au secours d’une économie dérégularisée au profit d’un petit nombre d’ultrariches peu assujettis aux prélèvements, puissance rendue possible par l’acceptation de l’impôt des contribuables lambdas. L’Etat est devenu la providence des actionnaires et des multinationales qui prennent sans jamais rendre en échange. Dans la crise sanitaire en cours, aggravée par la décision de ne plus disposer de stocks pour répondre à une logique exclusivement comptable, l’Etat redécouvre la nécessité d’un Etat en capacité d’agir, en particulier pour donner aux soignants les moyens qu’il leur refusait hier. Fugace retour à Keynes.

La relégation de l’affirmation de la vie au second plan derrière la valeur marchande est cause de l’abandon en 2003 des recherches pour mettre au point un vaccin contre le coronavirus responsable d’une première épidémie en Chine, en dépit de la certitude des chercheurs que le virus allait réapparaître. Ce primat donné à l’économie explique que les Etats écartent les informations sur la probabilité d’une crise financière ou sanitaire parce qu’elles sont de nature à contrarier le seul objectif qui vaille : la croissance ; dans le cas de la France, le maintien d’une croissance légèrement positive, accompagnée d’une hausse maîtrisée du déficit. Les atermoiements de l’exécutif français trouvent là leur source, le coronavirus apparaissant comme une éventualité trop défavorable à l’objectif économique fixé pour être retenue. C’est en usant de cette même logique que le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, avait jugé trop alarmistes en 2017 les dires du Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, faisant état d’une dangereuse impréparation face au risque épidémiologique.

Quand le réel s’apprête à bousculer les prévisions, les disciples d’Adam Smith se disent qu’il n’est pas envisageable qu’un fait nouveau vienne contrarier le parfait ordonnancement de leur modèle mathématique. La Pensée magique intervient pour empêcher l’événement fâcheux et permettre de poursuivre la résolution des problèmes en cours. En France, peut-être plus encore qu’ailleurs en raison d’un particularisme que Witold Gombrowicz avait résumé avec une formule toujours d’actualité : « Le problème avec les Français, c’est qu’ils sont cartésiens sans être rationnels ».
C’est pourquoi Edouard Daladier s’était satisfait des accords de Munich sensés écarter sur le papier la menace d’une guerre rendue inévitable par la personnalité d'Hitler et sa conjonction avec le militarisme prussien. Et c’est ce cartésianisme à oeillères qui caractérise Madame Pénicaud - dont le nom semble tout droit sorti de Bouvard et Pécuchet –, qui applique le savoir appris en dépit de la situation, et se focalise sur l’objectif travail, au risque d’exposer des salariés à la contamination, entre autres les apprentis maintenus à disposition de leurs employeurs.

L’homme, dans son fantasme de toute-puissance, se croyait seul capable désormais de détruire l’espèce. Le coronavirus - l’infiniment petit - au-delà de la mort qu’il sème, lui inflige une blessure narcissique : la destruction n’est pas son apanage. Et quand bien même il l’initie, la nature s’en empare et la porte à un niveau inaccessible pour lui. C’est ainsi que le tourisme de masse, c’est à dire la circulation de milliards d’individus sans autre justification que le consumérisme, a permis au virus de se répandre partout en un temps record. Pourtant, on continuera d’encourager cette transhumance perpétuelle, quitte à prétendre pour certains que le risque épidémiologique est avant tout dû à quelques centaines de migrants, et l’on peut prédire sans se tromper que dans les semaines qui suivront la fin de l’épidémie, les tours opérateurs enregistreront des réservations en masse. Pour un selfie en Patagonie ou en Chine. Sans rien voir ni apprendre. Sans même s’intéresser aux ouvrages de Bruce Chatwin, de Nicolas Bouvier, ou d’Ella Maillart. Et Venise s’abîmera encore parce que des touristes qui n’ouvriront jamais un livre de Thomas Mann, de Casanova, d’Alain Buisine, et qui balbutient jusqu’au nom du Titien (Qu’est-ce qu’il a peint ce p’tit chien ?), continueront de s’y agglutiner.
Epidémies, destructions de la planète et du patrimoine culturel vont de pair.

Ceux qui ne circulent pas mais qui errent sans toit payent un lourd tribut au coronavirus, exclus des mesures de protection que sont le confinement et les moyens de communiquer à distance. Dans une nouvelle intitulée Le manteau, publiée en 1978 dans le recueil Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby avait écrit l’histoire d’un sans abri new yorkais, Harry, terrorisé à l’idée de perdre ou de se faire dérober le manteau lui permettant de survivre à l’hiver dans la rue. Une nuit, roué de coups par deux clochards, il parvient à sauver le pardessus qu’ils convoitaient avant d’être évacué vers un hôpital. A l’article de la mort, il est sauvé par les médecins. Après des semaines de convalescence, il apprend le jour de sa sortie que l’administration n'est pas en mesure de lui restituer le manteau qu’il portait en entrant…