Ce n'est pas une coïncidence si la montée de l'antisémitisme (toujours rampant) accompagne les crises sociales. La figure ancestrale du juif-bouc émissaire revient au premier plan, véhiculée par Internet depuis 15 ans. Pour les antisémites, Soral et Dieudonné ont simplement remplacé Bardèche et Faurisson. Permanence, quoi qu'on en dise. Dans les campagnes, c'est au maire, d'autant plus responsable de tous les maux qu'il n'accorde pas de passes-droits, qu'est dévolu ce rôle, et à celui qui est autre, non pas le nouveau avec lequel on s'entend pourvu qu'il soit un comparse en exécration, mais celui qui refuse de composer et d'intégrer la coterie, résolument étranger. Partout, on assiste à une reclanisation de la société fondée sur la recherche ou la conservation d'une position dominante, poursuite qui ne s'embarrasse pas de moyens puisque sont utilisés pour y parvenir le mensonge, la diffamation, la dénonciation calomnieuse, le discrédit jeté sur la parole de l'autre, notamment de la victime. Comme en 1945, lorsqu'un déporté, rapatrié et accueilli au Lutetia, reconnaissait dans un commissariat le fonctionnaire de police qui l'avait dénoncé à la gestapo, l'en accusait, était tabassé par l'ensemble des agents présents, déféré, jugé, et emprisonné pour violences envers des personnes dépositaires de l'autorité publique.masques-chirurgiaux-coronavirus.jpg L'épuration, à supposer qu'elle ait lieu, ne dure jamais longtemps... it's the economy, stupid !, comme le savent les vrais français qui spéculent sur le coronavirus à la faveur de la pénurie de masques et de gel hydroalcoolique.

Virginie Despentes voit juste : c'est affaire de domination, masculine, de classes, de groupes d'intérêt, de partis politiques, de corps constitués, d'institutions, à l'image de l'Académie des césars dont les membres reprochent à l'actrice Adèle Haenel, victime d'attouchements de la part du réalisateur Christophe Ruggia, d'avoir gâché la fête en quittant la salle à l'annonce du prix attribué à Roman Polanski pour qui les faits sont prescrits, parce qu'il a su fuir la justice américaine en bénéficiant du soutien de la famille du cinéma et des autorités françaises, comme Gabriel Matzneff a été protégé par le milieu de l'édition parisien, lui qui tenait, il y a peu encore, une chronique dans le Point, hebdomadaire défendant, en l'occurrence, non pas la liberté du créateur mais son impunité au motif que les esprits supérieurs échapperaient à la loi commune. Etalage de bons sentiments et liens de caste, les mêmes qui avaient poussé J.F Kahn et Robert Badinter à nier l'agression de Nafissatou Diallo par DSK. Le crime de Polanski, celui de Matzneff, n'existent-ils-pas parce que la justice a été empêchée de passer ? Et pourquoi a-t-il fallu attendre qu'une peine d'inéligibilité soit enfin prononcée par la justice à l'encontre des Balkany, alors que leurs délits, connus de tous, auraient dû leur valoir d'être unanimement considérés moralement indignes de toute charge publique élective ? Une société juste ne repose pas que sur le droit, les valeurs et les principes moraux servent aussi à rendre justice, à plus forte raison si il y a carence de l'institution judiciaire, et à condition que l'on veuille bien se souvenir que l'on est, chacun, à tout moment, responsable en conscience devant la collectivité.

L'individualisme a considérablement affaibli la conviction répandue à certaines époques de renouveau spirituel, religieux ou non, que « tout n'est pas permis », remplacée par une interprétation permissive de l'adage « la fin justifie les moyens », faisant la part belle au droit au mensonge pour tous devenu l'instrument de bien des réussites. Dans le livre III de la République, Platon rapporte ces propos de Socrate : « Le mensonge doit être interdit dans la cité et réservé aux seuls chefs dans l'intention de faire le bien, évidemment...» Mensonge toléré à des fins supérieures dans un système aristocratique, et non mensonge universellement admis pour s'enrichir personnellement, accéder à une fonction, ou simplement éprouver le plaisir pervers de tromper autrui. L'homme du XXIe siècle ressemble au citoyen du régime démocratique dépeint par Platon : « Il fait ce qui lui plaît, ce qui l'amuse. La liberté et l'égalité entraînent des troubles, les enfants ne respectent plus leurs parents. On assiste à une division de la cité en trois classes : les paresseux qui passent leur temps à s'occuper des affaires politiques, ceux qui ont su tirer parti de la liberté de commercer et se sont enrichis et les travailleurs qui ne s'occupent pas des affaires politiques, ce dernier groupe est le plus nombreux.» Le village global ressemble à la République de Platon : les dignes descendants des désoeuvrés de la cité s'occupent des affaires publiques, en particulier sur les facebook fangeux, agoras liberticides puisque la liberté des uns ne s'y arrête pas là où commence celle des autres, ceux qui savent tirer parti de la marchandisation généralisée, de la privatisation des ressources naturelles et des moyens de production, s'enrichissent, les travailleurs qui ne s'occupent pas des affaires politiques et sont les plus nombreux subissent la domination.
Contre cette domination-corruption, Virginie Despentes a écrit dans sa tribune publiée par Libération le 1er mars 2020 en soutien à Adèle Haenel : « Désormais, on se lève et on se casse ! On vous emmerde. »
Juste retour des choses.