Reste que les députés et les sénateurs ne sont pas seuls responsables de la sclérose, l’Etat (échaudé et lointain), et les premiers intéressés, savoir les responsables des petites communes qui tout en se plaignant du manque de moyens et de leur isolement font passer leurs devoirs à l’égard de la communauté sociale après leurs propres désirs, y ont leur part.

Pour les trois-quart des acteurs des petites communes, les dossiers compliqués existent pour être mis de côté et oubliés. Prétendument pour empêcher que des bouleversements altèrent l’identité immémoriale et éternelle du lieu. Plus sûrement parce-qu’ils sont de nature à gêner personnellement des co-listiers ou des affidés. Cette même délicatesse fait que l’on s’interdit de reprocher à un(e) collègue de ne pas examiner des dossiers techniques rébarbatifs dont il(elle) a pourtant sollicités la charge, ou de suggérer à un(e) autre faisant profession d’indigné(e) de se garder d’attirer l’attention sur lui(elle) par des déclarations péremptoires contraires à l’intérêt de la commune.
Alors que tout travail exige une formation préalable, rien n’est demandé, hormis une vague profession de foi, à un candidat briguant (brigand, entendrait un Lacanien) un mandat électif, qui peut n’avoir aucune notion des finances locales, des principaux concepts et raisonnements juridiques, et méconnaître les bases fondamentales du droit de l’urbanisme communal. Chose sans importance à ses yeux, puisque sa mission, supérieure, consiste à prêcher un vivre ensemble*que de Gaulle n’aurait pas manqué de qualifier de vaste programme, antienne de la gauche plurielle imprégnant de son humanisme béat jusqu’aux endroits les plus reculés, à promouvoir l’artisanat sans les artisans, à annoncer après chaque passage de pèlerin la redécouverte du patrimoine bâti exceptionnel de la commune, à agir pour le développement de la culture en inaugurant symboliquement une boite à livres-nichoir devant l’ancienne école, à incarner le tourisme au lieu d’œuvrer bêtement à son développement.
Pour revenir au général, sa sentence, la vieillesse est un naufrage, n’est certainement pas partagée par les gérontes insoucieux de rachat et oublieux de tout hors leur intérêt, qui se présentent toute honte bue puisque le droit n’a pas trouvé de substitut satisfaisant à la conception religieuse du délit, confondu avec le péché.

La ruse de l’Etat face aux résistances et à l’inertie des petites communes, c’est la baisse des dotations et le transfert de leurs compétences vers la communauté de communes. Situation qui doit rendre inévitable une fusion à deux, trois, quatre, pour mutualiser services et équipements et constituer une entité plus large, représentée par ses maires-délégués élus au suffrage universel direct, dans une communauté que les conseillers municipaux envisagent trop souvent encore, non comme une émanation mais comme un succédané les dépossédant… malentendu qui donne lieu parfois à des querelles picrocholines de la part de leur représentant(e) désigné(e) au suffrage universel indirect à l’encontre du bureau communautaire, dont le journal local se fait l’écho au grand déplaisir de villageois se sentant ridiculisés par la bêtise de l’un(e) des leurs.
Il y a 10 ans, la fusion ne faisait pas consensus. Aujourd’hui, les habitants des petites communes sont conscients de l’inadaptation de l’organisation communale aux impératifs actuels et las de souffrir d’un manque récurrent de services et d’équipements, quelquefois en dépit de dépenses importantes, mais inappropriées. Le principe de la fusion-asile s’est imposé dans les esprits (quand on est menacé de disparition, on demande asile), sauf intéressés à ce que rien ne change. Avec pour corollaires, le renforcement des services techniques communautaires, l’élection du maire-délégué au suffrage universel direct, la mise en place d’une formation ou d’un examen des connaissances pour tout candidat à cette charge, l’obligation de détenir un casier judiciaire vierge.
Lutter contre l’abandon des territoires ruraux amène en outre à requérir la présence ponctuelle sur le terrain des personnels des directions régionales des services décentralisés de l’état, notamment en matière de contrôle des règles d’urbanisme, le transfert dans les secteurs classés ou sauvegardés du pouvoir d’ester en justice au Service Territorial de l’Architecture et du Patrimoine conjointement avec la Direction des Territoires (qui prescrit, poursuit), le réengagement de l’Etat auprès des communes en particulier dans son rôle de tutelle, le rétablissement d’une justice de proximité et le raccourcissement de la durée moyenne des procédures relevant de la compétence du Juge Administratif ou du Juge Pénal.

Il n’est pas interdit de penser que les habitants, ceux du moins qui n’auront pas été pesticidés entre temps, devront prendre leur mal en patiente.

  • Au XVIIIe siècle, tolérer, c’est « souffrir quelque chose, ne pas s’en plaindre », avec comme complément l’injonction à « tolérer les défauts de ceux avec qui nous avons à vivre » (dictionnaire de Furetière). La tolérance première, fondée sur le devoir et la responsabilité, n’avait rien de commun avec notre diktat normatif du vivre ensemble basé sur l’hédonisme et les apparences.