Et voilà comment le candidat sorti de la cuisse de Jupiter se voit proprement macronisé, réduit à un ton hautain et à son statut de « centralien ». La critique est franche, drôle sans être caricaturale (Je vous en prie, si vous souhaitez répondre, descendez de votre échelle, ne déparerait pas dans une comédie de Molière). Au surplus, il est légitime que des électeurs s’expriment librement sur ce qu’un candidat dévoile de lui dans le débat. A tout le moins, on observera que l’image donnée par le prétendant à la mairie en ce début de campagne renvoie à celle, installée à tort ou à raison dans les esprits, de personnels EDF méprisant le commun des mortels.edf_fournisseur_des_mairies.jpg Mais on ajoutera pour sa défense que partout, des candidats adoptent une attitude faussement modeste et n’en dédaignent pas moins. Dans méprise, il y a mépris, dirait Jean-Luc Godard. Ici, le candidat se méprend en donnant ouvertement à penser qu'il méprise ; un peu plus loin, l'électorat se méprend sur le mépris dont il est secrètement l'objet de la part du candidat.

Ailleurs, le sentiment d’être snobé par des agents assimilés à un Etat favorisant le carriérisme, s’il n’est pas inexistant (la nuit du 4 août 1789 - "rectifiée" par les décrets qui suivirent - n'a pas aboli d'un trait de plume une société de privilèges toujours présente dans la psyché française), semble moins fort. Dés lors, doit-on s’interdire de penser que le ressentiment est peut-être exacerbé par les crises économiques et sociales d'un territoire marqué plus que d'autres depuis les années 1980 par la désindustrialisation, le désengagement de l'Etat, un chômage élevé, une décroissance démographique, et le remplacement des cols bleus de la sidérurgie par les cols blancs d’EDF ?
Par atavisme, le Français des Ardennes est envieux (qui n'a jamais eu vent de contempteurs de la centrale acharnés à y entrer), enclin à confondre mérite et opportunisme, farouchement individualiste, fier non pas par sens moral mais parce que imbu de sa personne...Davantage qu'un archétype, un paroxysme national. Et si l’on constate que par acculturation le sourire des agents originaires d’autres régions faisant racine dans la Pointe peut se teinter au fil du temps d’une condescendance d’oligarque, c’est bien que le seul fait d'intégrer une centrale ne suffit pas pour avoir une très haute opinion de soi, mais que l'identité locale, l'environnement culturel, et l'entre-soi, jouent un rôle dans l'apparition ou le renforcement d'un complexe de supériorité. On ne saurait donc trop conseiller aux électeurs de tendre l’oreille afin de déceler chez les candidats idiomes et accents « étrangers », synonymes de simplicité conservée et de résistance à l'assimilation, puis de s’entraîner, à toutes fins utiles, à gravir les barreaux d’une échelle.

D’une manière générale, la présence sur l’ensemble du territoire national de nombreux technico-administratifs sur les listes présentées aux municipales est le signe de l’achèvement du grand remplacement aux fonctions électives des agriculteurs par les communicants du tertiaire (sauf rares cas de collusions dictées par les circonstances et les calculs), dont EDF ne détient pas l'exclusivité. A ceux qui taisent ce qu’ils savent et ne parlent que pour ne pas dire succèdent ceux à qui l'on a appris comment dire et non ce qu'il y a à dire. Dans les deux cas, des élus convaincus de leur élévation et ne représentant qu'eux-mêmes. On n'en regrettera que plus la langue de l’ancien instituteur (Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité, écrivait Charles Péguy) cumulant les fonctions d’élu et de secrétaire de mairie, que la génération des agri-managers ploutocrates, aidée par la fermeture administrative d’écoles, a parfois évincé pour dissimuler ses conflits d’intérêts avec les communes.