Cet entre-soi français encourageant les comportements permissifs s’oppose aux relations qu’entretiennent depuis 1945 les allemands entre eux. Là bas, il est fréquent dans une réunion d’amis de rencontrer des personnes de tous milieux sociaux, de professions manuelles aussi bien qu’intellectuelles. Cet état de fait résulte de l’exemple donné par la classe politique allemande, par une haute fonction publique qui n’a pas le sentiment de posséder des quartiers de noblesse cumulés depuis plus de trois siècles, et du droit que ne s’octroie pas tout allemand dés qu’il croit s’élever de mépriser celui qu’il côtoyait jusque là. Ce gonflement d’importance si caractéristique de la mentalité française crée des catégories d’individus qui ne partagent rien et se filtrent par le statut social (il n'est que de considérer le mépris de la « sphère publique bourgeoise »* envers les classes laborieuses privées de visibilité des zones péri-urbaines). Il est responsable, avec le consumérisme, de la dégradation du sujet en objet (le sujet inférieur tend à être objetisé), dégradation dont on a vu par le passé qu’elle pouvait mener à la destruction sans - comme l’a écrit Hannah Arendt - que cela pose de problème de conscience puisque l’individu est privé au préalable de son statut d'égal, puis rejeté en dehors de l’humanité. Aujourd’hui, on ne se sent pas coupable de ne pas assister des personnes dans le dénuement ou des migrants risquant leur vie, parce que leur statut de sujet au regard des standards occidentaux matérialistes n’existe pas ou à peine.

Acheter le vote de l’électeur par de fausses promesses, c’est dégrader le sujet en objet. Accepter de se laisser corrompre en devenant l’obligé de celui qui vend sa voix, c’est dégrader la démocratie. Or, pour beaucoup, c’est simplement un échange de services. Cette balkanysation de la vie politique touche particulièrement le niveau local, rappelant ce que les observateurs* des sociétés occidentales notent depuis longtemps, savoir que le niveau le plus vulnérable de la corruption est celui des administrations municipales. Que la moitié des communes de l’Union Européenne soient françaises est un archaïsme du point de vue administratif ; c’est aussi un facteur aggravant de la corruption du fait du risque élevé de voir apparaître ou se développer des phénomènes claniques et clientélistes. L’élection du maire au suffrage universel direct, sans être un remède à tout, aurait le mérite de ne pas inhiber des personnes probes et susceptibles d'être élues, mais renonçant par refus du donnant-donnant et de la difficulté à constituer une liste : « Lorsqu'on prétend se jouer des salauds, en vérité on se compromet avec eux » (Simone de Beauvoir. La force de l'âge).

À la tendance persistante à la corruption, s’ajoute le mépris croissant envers les textes et règlements, que l’obligé dés lors qu’il est élu, ignore sciemment afin de favoriser l’intérêt privé dont la satisfaction est devenue une fin justifiant que l'on abaisse l'Etat de droit en utilisant au besoin les ressorts du populisme local (ainsi une infraction au regard de la loi ne constituerait pas ici un délit au motif que l'on est entre-soi). Pour ne rien arranger le transfert de certaines compétences du Préfet - auquel pouvait s’adresser facilement le citoyen - au juge administratif, a fait reculer le nombre de signalements d’infraction à la légalité, et par conséquent étendu la corruption. « Rome est loin », faisait dire Goscinny à un personnage, envoyé de Rome en Gaulle profonde se gavant et régalant ses compagnons de bacchanales. « L’Etat est loin » (phrase qui reflète une réalité, l'autonomisation d'un Etat de plus en plus éloigné de la société), se disent certains faiseurs de maire dont l’attachement - au sens littéral du terme - à leur édile et obligé ne doit pas être confondu avec celui qu’ont les français pour un élu oeuvrant souvent encore dans l’adversité pour l’intérêt général.


  • « sphère publique bourgeoise » : terme impropre aujourd'hui utilisé à défaut pour désigner une classe moins homogène qu'à l'époque d'Habermas, dont le but est de faire l'opinion publique dans le sens de la doctrine économique néo-libérale.
    • Marc Pellerin Historia Hors série n°28/1972