Le numérique est ce qui rend possible aujourd’hui l’extension de la sphère marchande tout en détruisant les commerces de proximité et leurs emplois. Il re-concentre entre les mains de quelques acteurs la presque totalité de l’offre marchande (Amazon, Cdiscount, etc.), et présente en cela des similitudes avec l’agriculture intensive défendue par les pouvoirs publics depuis 50 ans, dont les conséquences (outre la mort des sols et l'explosion du nombre de cancers) ont été la re-concentration des terres entre les mains d’un petit nombre (modèle de l’Ancien régime) et le remplacement de la main d’œuvre par la chimie. Il ne faut pas s’y tromper : le numérique rend actuellement possible la survie et même la progression du modèle économique néolibéral (il colonise l’ensemble du monde) fondé sur la surconsommation.
La difficulté pour ses opposants réside dans la dépendance que ce modèle instaure chez le consommateur/client. Pour citer Mathieu Amiech : « On ne va plus chercher son repas, on se le fait livrer par un précaire en vélo en tapotant sur son smartphone. » Cette illusion que tout est à portée de la main (pensée magique), fait que les ressources s’amenuisant de la nature sont considérées infinies et que le travail d’autrui est réduit à n’être qu’un service-marchand. L'acceptation d'une réduction du temps passé devant un écran et le refus du numérique comme sésame pour tout constituent un pas en direction d'une décroissance réfléchie, seule alternative véritable.

Si le progrès technique a été porteur de justice sociale et de liberté, il est au vingtième siècle synonyme de destructions de masse (1ère et seconde guerres mondiales), du pillage des ressources de la planète, et les outils de la technologie contribuent aujourd’hui à déconstruire les droits sociaux, à faire disparaître ce qui restait des solidarités anciennes, à restreindre les libertés.
Si Uber et Amazon symbolisent la brutalité du capitalisme numérique et les attaques contre le salariat, Facebook incarne indiscutablement le mauvais tour joué aux libertés et à la démocratie. Personne n’ignore le rôle du réseau dans le déferlement des haines ordinaires qui s’expriment contre le voisin, l’élu ciblé par des dénonciations calomnieuses, le commerçant du bourg dont on veut ternir la réputation tout en prétendant lutter contre la grande distribution et le e commerce…pour autant, il maintient et même augmente le nombre de ses abonnés. Son succès, il le doit à la vacherie humaine. C'est donc tout naturellement qu’il est devenu le lieu du Référendum d’Initiative Citoyenne permanent.
Les informations que le « membre de la communauté » donne de lui deviennent des données, vendues, exploitées, par la sphère marchande (l’attention de l’internaute est La nouvelle marchandise), les groupes d’intérêts, les Etats. Les libertés, dont celle d’exercer sa faculté de voter avec discernement alors que les données recueillies sont utilisées pour orienter en retour l’électeur-facebookiste, disparaissent du fait de l’emprise technologique servie par la fatigue démocratique (il y a de moins en moins de monde entre les technocrates et les braillards), la joie malsaine de l’homme pour la destruction, et son inclinaison à la servitude volontaire. Trump n’a sans doute pas eu besoin autant qu’on le dit des russes pour remporter l’élection présidentielle de 2016, le compte facebook américano-américain du petit électeur redneck des banlieues délaissées a suffi.
La presse écrite avait son courrier des lecteurs, gens de la civilisation du livre, qui précisaient, appuyaient, ou infirmaient un énoncé, selon les règles établies de la démonstration et de la bienséance. Facebook, c’est le gueuloir des non lecteurs parmi lesquels les seniors ne sont pas les moins représentés, eux dont les études primaires, secondaires, voire supérieures, se sont déroulées avant que la civilisation de l’image remplace celle du livre. Vacherie et avachissement vont ici de pair.

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Le numérique est un progrès qui produit de la régression. Dans la lignée du système basé sur la technique dénoncé par Georg Friedrich Jünger (frère cadet de Ernst) dans son livre La Perfection de la technique, écrit avant 1939, ayant abouti dans la première moitié du vingtième siècle à la standardisation, l’accélération des cadences, la servitude de l’humain au service des engins mécanisés, et les destructions de masse... Miserere seigneur du fond des microphones.