Il ne faut pas lui retirer cela, l’Assemblée Nationale sombre quelquefois dans le ridicule sans intervention extérieure comme lorsqu’il s’est agi de refuser l’adoption d’une loi sur l’interdiction du glyphosate, l’engagement personnel du Président de la République sur la question étant jugé amplement suffisant. Ou comme ici lorsque des députés refusent d’échanger sur les dangers liés au réchauffement climatique en déniant à la jeunesse le droit - non de s’exprimer, ne sommes nous pas en démocratie - mais d’être entendue parce que souffrant précisément d’être jeune, la jeunesse étant ici réduite à une enfance qui durerait jusque l’âge adulte. Cette infantilisation de la jeunesse rappelle l’infantilisation des femmes encore à l’œuvre au motif que les émotions l’emporteraient chez elles sur le rationnel. Greta Thunberg se voit ainsi refuser le droit d’être écoutée à la fois en raison de son âge (procès en enfantillage) et du fait de son sexe (procès en émotivité… qui présente un double avantage puisque les jeunes filles sont plus nombreuses que les garçons parmi les manifestants). La disqualification sans autre forme de la jeune militante vise à dédouaner les politiques économiques responsables de l’épuisement des ressources, du réchauffement climatique, du recul de la démocratie et de l’accroissement des inégalités. A ces procès vient s’ajouter celui d’ensorceler les autres jeunes (gourou), celui d’être soi-même manipulée (par les parents, l’entourage), et de n’être pas un expert. Sachant le peu de cas que les responsables politiques font en général des avis des experts - sauf à se réclamer de la complexité de leurs travaux et de leurs divergences éventuelles pour justifier leur propre immobilisme -, on mesure le cynisme de ce dernier argument.

Le néo-libéraux et climatosceptiques de tous bords ont trouvé avec les journalistes des chaînes dites d’information continue qui ne font pas le métier de journaliste les relais naturels à leur diabolisation de Greta Thunberg.Jeunesses_Hitleriennes.jpg Parce que le manque total de prise de distance par rapport à l’événement de ces médias et l’obligation dans laquelle elles sont de proposer du fourrage informationnel à la chaîne (fordisme) font qu’elles se saisissent de l’explication la plus sommaire pour en faire immédiatement la matière de leur babil. Ce qui n’est pas sans conséquence puisque les boucles d’images et les péroraisons (registre de l’émotion, faut-il le rappeler) modifient la perception du réel chez le téléspectateur qui, comme il a vu sur son écran la guerre civile lors des manifestations des gilets jaunes (l’événement mineur du seul fait qu’il occupe la première place devient majeur), est amené à voir en Greta Thunberg le chef d’une jeunesse fanatisée menaçant le modèle consumériste auquel il est attaché, dans les deux sens du terme.
La raison intuitive (qui mobilise la sensation dont n’est pas absente la crainte et d’où procède l’intelligence) de Greta Thunberg lui commande au nom de l’avenir de s’opposer à ce modèle en raison de ses conséquences désastreuses sur la planète, réfutées ou minimisées au nom d’une rationalité économique concluant à sa supériorité par l’échec historique d’autres expériences et la supposée absence de solutions alternatives. Déterminisme que Paul Valery dénonçait en ces termes : « Quand on dit que les mêmes causes produisent les mêmes effets, on ne dit rien. Car les mêmes causes ne se produisent jamais et d’ailleurs on ne peut jamais connaître toutes les causes ».
L’antidéterminisme de Greta Thunberg et des manifestants qui se réclament de la liberté de la volonté s’oppose au déterminisme idéologique des néolibéraux et à l’information continue basée sur la répétition de lieux communs, qui s’alimentent l’un l’autre. Pour ces médias, contrairement à ce qu’elles prétendent, le recul, la mise à distance, le questionnement, la proposition, le raisonnement discursif, n’ont pas place, au contraire de l’affirmation anxiogène, du verbiage, de l’indignation qui exonère d’avoir à penser. Généralisation d’un modèle apparu sur RMC avec des « grandes gueules » nommées Elisabeth Levy, néolibérale-paléolibérale, auteur d’un « Contre la religion du climat » imprécateur à défaut d’être argumenté, ou encore Robert Ménard, maire de Béziers apparenté FN et croisé anti kebab ; les deux se réclamant comme leurs collègues de BFM TV de la raison pour décréter d’accusation Greta Thunberg pour terrorisme écologique.
La raison sensible des jeunes manifestants pour le climat éclaire le naufrage de ces médiocres raisonneurs, comme elle éclaire le fourvoiement d’un Michel Onfray reprochant à la jeune fille et non à ceux-là de « dramatiser, inquiéter, amplifier, exagérer, faire peur, c’est à dire tout le contraire de penser, examiner, réfléchir, débattre ». Ce qui ne devrait pas étonner de la part d’un philosophe qui a fait de l’hédonisme indissociable de sa génération la pierre angulaire de sa pensée. Loin, très loin d’un Hans Jonas qui pensait que la raison des lumières n’avait pas sa place en matière d’écologie et que seule la peur de sa propre disparition était de nature à placer l’homme devant sa responsabilité. Puisse la peur salutaire de Greta Thunberg avoir raison de la mauvaise foi et de l’instrumentalisation mercantile de la peur.