Du point de vue de nombreux Levalloisiens, Patrick Balkany est un « bon maire », et peu importe les faits qui lui sont reprochés. Cette réaction interroge sur la façon dont une collectivité choisit de s’enfoncer dans un déni de réalité au nom de la satisfaction d'un intérêt jugé supérieur à la loi : le bien être de ses membres. Le tout en rupture du pacte entre les générations (fracassé de toute façon par la génération des baby-boomers) et de la nécessaire solidarité nationale. La justice fait aujourd’hui (en grande partie grâce au Parquet National Financier crée en 2013 suite à l’affaire Cahuzac), ni trop rapidement ni trop lentement, ce qu’elle n’a pas été en mesure de faire pendant des décennies : elle instruit, défère et juge dans un délai raisonnable des personnalités qui lui échappaient auparavant en raison de la soumission du parquet au pouvoir politique et du succès des stratégies d’enlisement menées par les défenses aboutissant souvent, en raison de l’inadaptation de l’organisation judiciaire, à des non-lieux. Qui aurait pensé que cette avancée réclamée sans interruption par les Français alors que d’une manière générale la transparence progresse petit à petit, serait remise en cause par les mêmes sitôt effective ? Est-il possible de trouver dans le passé et la psyché française des explications à ce qui semble un paradoxe ?

La Commune, héritière de la paroisse de l’Ancien Régime, occupe une place particulière dans l’esprit des français qui entretiennent une relation à part avec leur maire. Si la république a reçu comme héritage de la monarchie une façon de se penser comme absolue, la commune a reçu de la paroisse une façon de se penser comme vassale chargée de l’exécution des décisions prises par le suzerain, mais aussi comme porte parole des résistances à ses décisions. Dévoyée, cette tradition peut servir des intérêts personnels. Ainsi, en période de crise économique, à plus forte raison si elle s’accompagne d’un délitement moral, le maire peut être tenté pour assurer sa reconduction de relâcher le lien qui le lie à l’Etat, voire d’instrumentaliser les colères contre lui, et de considérer ses administrés comme des clients dont on peut acheter le vote en échange d’un passe-droit. C’est précisément ce que Patrick Balkany a accompli sous le regard amusé ou indifférent d’une classe politique surprise par le jugement prononcé à son égard, preuve s’il en fallait que, malgré des progrès indéniables, la sphère politique n’a pas achevée sa révolution culturelle.

La loi ne peut pas tout ; elle n’a pas le pouvoir d’assainir du jour au lendemain la situation d’une collectivité touchée par la corruption et le clientélisme.Municipales_d_une_Republique_Bananiere.jpg A fortiori, si les pratiques délictuelles qu’elle doit permettre d’affaiblir et d’éradiquer sont suffisamment répandues pour contenter bon nombre de bénéficiaires. La corruption et le clientélisme ne créent pas le fief qui peut être une survivance de l’Ancien régime, mais elles permettent l’apparition d’avatars fissurant la souveraineté transférée lors de la révolution à la nation, seule légitime, au profit de petites souverainetés populaires de communautés d’individus.
Gouverner au nom du peuple n’est pas gouverner par le peuple ; ces deux gouvernements sont à proprement parler antinomiques. Les époux Balkany - puisque dans ce cas le couple, matrice de la mentalité clanique (chez d'autres, ce peut être l'inverse), se substitue à l’élu - gouvernent la ville de Levallois-Perret par le peuple, c’est à dire en se réclamant d’une communauté souveraine d’individus qui aurait droit sur la loi commune de la nation, nation que l’abbé Sieyès définissait comme étant « un corps d’associés (principe d’adhésion) vivant sous une loi commune représentés par une législature commune ». Pour ouvrir une parenthèse, la nation, telle qu’ainsi définie, s’oppose à la nation voulue par le Rassemblement National en raison des catégories d’individus qu’il distingue entre français de par le droit du sang et français de par le droit du sol, et par sa réduction en général de l’identité nationale au seul état civil, au détriment de l’identité culturelle - linguistique, historique, dans laquelle se reconnaissent nombre d’habitants de la France d’une autre nationalité ou de francophiles de l’étranger - aux antipodes d’une homogénéité française relevant du mythe et du fantasme.
Pour revenir à l’opposition souveraineté nationale/souveraineté populaire, de prétendus particularismes locaux ne sauraient être invoqués pour légitimer une dérogation à la loi commune, en particulier en matière de gouvernance et de probité des élus. Reste que l’attachement des français à leurs communes (34 979 en 2019, soit presque la moitié du nombre total dans l’Union Européenne), et parfois leur soutien envers et contre tout à un élu suspecté de malversation et de clientélisme, n’est pas dû seulement à l’attachement à leurs racines - non moins fort chez nos voisins - et à une supposée tendance à la loyauté, mais au caractère national (hélas, trois fois hélas) très porté sur la satisfaction d’intérêts personnels. La demande faisant l’offre, « les politiques de l’ancien monde », pour reprendre la formule de Dupont-Moretti à propos de Patrick Balkany, ne sont pas forcément menacés d’extinction. Yauque, nem !