« Le nationalisme, c’est la guerre », a rappelé dernièrement le commissaire européen aux affaires économiques, Pierre Moscovici, citant François Mitterrand. Le libéralisme économique que l’Union Européenne ne parvient pas à corriger ou ne veut pas amender, c’est aussi la guerre. Parce-qu’il entraîne par réaction le nationalisme. Dit autrement, l’économie libérale tue la démocratie libérale.
Il faut se souvenir de l’attrait suscité par la République Tchèque, la Hongrie, la Pologne, dans les années 1990. Les étudiants français se précipitaient à Prague sur les traces de Bohumil Hrabal, à Budapest sur celles de Gyula Krudy, à Varsovie sur celles de Witkiewicz. Les éditeurs français traduisaient et publiaient à tour de bras les auteurs de cette Europe à la fois proche et désespérément lointaine durant quarante cinq ans. Qui fait aujourd’hui le voyage ? Qui s’intéresse à cette culture héritée de la Mitteleuropa ? Dans l’attrait d’alors, entrait peut-être l’envie, plus ou moins consciente, de visiter une Europe ayant échappé jusqu’alors à la mondialisation et au nivellement en cours. Mais aussi le goût pour l’altérité. L’inverse de l’identité prêchée par les nationalistes, qu’ils s’appellent Kaczynski, Salvini, ou Le Pen. L'identité n’existe pas en soi, c’est une construction toujours en mouvement (comme la langue), c’est aussi un récit. Au XIIe siècle, à partir de récits de chevalerie, la littérature a crée une construction imaginaire donnant vie à une identité idéalisée éloignée de la réalité. Ce récit s’est imposé avant que la prise de conscience du mythe ne modifie ensuite la perception du monde de la chevalerie, et partant de l’identité française. De même façon, qu’est-ce que l’identité chrétienne de l’Europe ? L’invention du pardon ? La miséricorde ? Les croisades ? L’inquisition ? La défense des pauvres ? L’Eglise catholique de France ou l’Eglise Polonaise catholique ?

Salvini et Le Pen travestissent, amenuisent, appauvrissent le réel, et obscurcissent la conscience de leurs électeurs.
Les deux grandes erreurs des conservateurs ont été d’emprunter à l’extrême droite son discours et de prétendre qu’elle posait les bonnes questions à défaut d’apporter les bonnes réponses. L’extrême droite n’a jamais posé les bonnes questions, d’une part parce-qu’elle n’est jamais dans le questionnement mais dans l’affirmation, d’autre part parce-qu’elle refuse la complexité. Ses élus au parlement européen n’aiment pas davantage l’effort puisqu’ils brillent par leur absence dans l'hémicycle et dans les commissions (à l’inverse des euros-députés des autres groupes). Ils sont pourtant électoralement utiles aux sociaux-démocrates et aux conservateurs qui les désignent comme adversaires afin de s’assurer la majorité des suffrages par défaut. Au préjudice de la démocratie et au risque de devenir un jour les idiots utiles de leurs idiots utiles. L’Union Européenne souffre de ne pas offrir de récit, de n’avoir été portée – si l’on excepte l’exigence de paix, ce qui n’est pas mince - sur les fonts baptismaux qu’au nom de la prospérité, prospérité atteinte par les Etats mais qui reste un horizon inaccessible pour beaucoup de citoyens européens qui voient les inégalités se creuser. Le sentiment d’appartenance communautaire que le récit aurait pu développer n’a pas été encouragé laissant place au recroquevillement identitaire.

D’Europe, il n’en a guère été question chez les vingt-huit dans la campagne qui s’achèvera dimanche, les thématiques européennes ayant été largement ignorées au profit d’une nationalisation accrue du débat. En France, cette orientation a logiquement été le fait du Rassemblement National, mais aussi d’Emmanuel Macron au moyen d’une ligne directrice réductrice : l’affrontement entre « progressistes pro Europe » et « populistes euro-critiques » (nationalistes). En réalité, comme les identités sont plurielles, il n’existe pas un clivage mais des clivages. Ainsi, de fervents européens peuvent être sceptiques envers l’Union Européenne et des « progressistes pro Europe » (comprendre libéraux pro Union Européenne) se montrer rétifs aux véritables changements en direction d’une Europe sociale, climato- réaliste, et d’une vraie gouvernance européenne. Le progressisme est parfois une religion sans progrès.