En face, on se fourvoie en remettant en cause le principe de la démocratie représentative déjà affaiblie par la présidentialisation du régime. Aboutir à un système parlementaire stable en mesure de garantir l’exercice normal de la démocratie prend du temps et ne se fait pas sans heurts. Il aura fallu plus de 150 ans pour y parvenir. Les premiers temps furent assez éloignés de la vision idéalisée propagée par l’historiographie républicaine. Mirabeau disait : « Figurez-vous plus de cinq cents individus jetés dans une salle, sans se connaître, rassemblés de lieux divers, sans chef, sans hiérarchie, tous libres, tous égaux ; nul n’ayant le droit de commander, nul ne se croyant contraint d’obéir et tous se voulant, à la française, être entendus avant d’écouter. » Et d’ajouter : « La direction d’une Assemblée aussi nombreuse, eut-elle été possible au moment de sa formation, ne l’est plus aujourd’hui, grâce à l’habitude qu’elle a prise d’agir comme le peuple qu’elle représente, par des mouvements toujours brusques, toujours passionnés, toujours précipités. Elle a ses orateurs et ses spectateurs, son théâtre et son parterre, son foyer et ses coulisses ; elle favorise le talent quand il la sert, elle l’humilie s’il la contrarie ; nul secret, nul concert n’est possible au milieu du choc des amours-propres dont elle est l’arène ; elle se croit trop forte pour chercher à s’éclairer, trop avancer pour rétrograder, trop puissance pour composer (…) on oublie toujours lorsqu’on parle des effets de la Révolution et des maux des constitutions, que leur résultat le plus redoutable est cette action immédiate du peuple et cette espèce d’exercice de la souveraineté en corps de la nation, dont l’effet le plus sensible est que le législateur lui-même n’est plus qu’un esclave, qu’il est obéi quand il plait, et qu’il serait détrôné s’il choquait l’impulsion qu’il a donnée. Avec un tel esprit public, peu importe que la théorie du gouvernement soit monarchique ou démocratique ; la masse du peuple est tout, ses mouvements impétueux sont les seules lois ; caresser le peuple, le flatter, le corrompre est tout l’art des législateurs, comme la seule ressource des administrateurs. Il n’est pas vrai qu’aucun corps délibérant, et je n’en excepte pas l’Assemblée nationale, soit libre aujourd’hui à côté de la redoutable influence qu’on a voulu donner au peuple ; les tribunaux ne seront pas libres non plus ; déjà des juges ont été dénoncés et déclarés traîtres à la patrie pour n’avoir pas rendu des jugements exigés par le peuple… »

Ce que veulent les plus exaltés parmi les gilets jaunes, ce n’est pas restituer au Parlement un rôle que lui confisque de plus en plus la Présidence de la République, c'est retrouver une assemblée soumise au peuple (mandat impératif et révocable) dont des groupuscules s’autoproclameraient les représentants sur le modèle des clubs révolutionnaires. Tohu-bohu. Les autres, conscients de l’écueil, entendent réclamer davantage de démocratie directe tout en souhaitant un rééquilibrage des pouvoirs entre la Présidence de la République et le Parlement, au profit de celui-ci. Mais, ce n’est pas tout. Les attentes d’une grande mutation reflétant un passage à un nouveau type de société et d’humanité (métastrophe) sont vives. Elles sont incomprises par l’Etat qui entend précipiter des réformes qui accentueront les inégalités et la précarité, détérioreront un peu plus le climat et la biodiversité (catastrophe), avec comme raisonnement que la cause des difficultés actuelles induite par la globalisation économique et la dérégulation qui l’accompagne serait due à l’imperfection même de cette globalisation et à l’insuffisance de dérégulation. C’est comme si, conclusion toute Beckettienne, on disait à un mourant que s’il ne va pas encore parfaitement bien, c’est simplement parce-qu’il n’est pas complètement mort.