Dans les années précédant la révolution iranienne de 1979, des observateurs étrangers (journalistes, services secrets occidentaux) avaient informé leurs gouvernements que des religieux très actifs, en particulier dans les campagnes, ralliaient le peuple à la cause de l’instauration d’une théocratie. Ces gouvernements avaient à leur tour mis en garde le shah contre l’évolution prévisible, sans que cette démarche soit prise en considération, Mohammad Reza Pahlavi et les caciques du régime refusant d’envisager un événement contraire à la logique dynastique. On sait ce qu’il advint du régime en quelques semaines.
Un propos de Nina Berberova sur la cécité de la noblesse russe avant 1917 illustre la tentation de celui qui exerce le pouvoir d’écarter ce qui est probable pour s’en remettre au prévu, soit à une construction intellectuelle affirmant pour l’avenir l’immuabilité de l’ordre établi en dépit des signes du réel : « Tout était pourtant visible, ils ne l’ont pas volé ».

Toutes proportions gardées, c’est ce phénomène que l’on peut observer aujourd’hui dans le monde, en particulier en Europe. Le Brexit n’était pas prévu par les dirigeants anglais, pas plus par David Cameron que par Boris Johnson, en dépit de sa position leave uniquement dictée par la compétition politique. L’élection de Trump aux Etats Unis n’était pas prévue. Le mouvement des gilets jaunes n’était pas prévu. Pourtant, si la forme qu’emprunte l’événement peut surprendre, il est en soi prévisible parce que tout mène vers lui depuis longtemps. Ainsi, le mouvement des gilets jaunes ne sort pas de nulle part. Il apparaît en réaction à l'inefficacité de L'Etat, en dépit des alternances, devant une succession jamais interrompue de crises financières et économiques qui ont frappé les classes moyennes et laborieuses pressurées fiscalement. Les partis traditionnels, habitués à considérer que le prévisible qui n’est pas arrivé se trouve définitivement annulé en tant que possibilité, ont ignoré le feu qui couvait pour fixer leur regard sur les seules prévisions de croissance, prévisions toujours médiocres mais avec une faible marge d’erreur offrant au responsable politique l’avantage de pouvoir se targuer d’avoir prévu juste. Les insuffisances des gilets jaunes (incapacité à se structurer, à désigner des représentants, à hiérarchiser des revendications, sans oublier leur propension à réduire le monde à ce qu’ils pensent) apparaissent comme le refus de se diluer dans le cadre institutionnel dominé par un Etat structuré par son modèle présidentiel fort, mais discrédité par son impuissance, et dont la parole est perçue comme un vœu pieux.

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur », écrivait Jean Cocteau. L’Etat applique cette recommandation à la lettre en prétendant que le recul des violences et destructions le 23 mars par rapport au samedi précédent lors de l’acte 18 des gilets jaunes serait imputable aux mesures prises par l’exécutif (remplacement du préfet de police de Paris, respect des directives données...). C’est oublier – mais un prochain épisode se fera fort de le rappeler - que l’inorganisation libertaire des manifestants n’est pas compatible avec une re-mobilisation rapide. La chouannerie butait déjà sur cet écueil, les paysans qui la composaient s’éparpillant dans leur bocage après chaque coup de main. C’est oublier aussi que les groupuscules qui se greffent sur le mouvement, black blocs et autres, très organisés au contraire, utilisent la surprise quant à leur présence ou non, leur timing, leur nombre, et disposent de plusieurs tactiques pour infiltrer les cortèges et affronter les forces de l’ordre. Imprévisibilité due à la nature du mouvement pour les premiers, imprévisibilité recherchée par le biais d’une stratégie très élaborée pour les seconds. La faiblesse de l’Etat en l’occurrence, c’est son cartésianisme prévisionnel. Sar_Rabindranath_Duval.jpgRappelons nous le flottement du pouvoir gaulliste devant l’insurrection surréaliste des étudiants de 1968, inexplicable pour lui. Querelle de personnes alors entre une jeunesse insouciante et un président âgé en statue du commandeur. Querelle de personnes aujourd’hui, mais pas seulement, entre des manifestants sénescents traités comme des enfants par un président qui n’a pas jeté sa gourme.
Et ça, peu nombreux étaient ceux à l’avoir prévu.