Le président de la République pense lui que les déshérités sont responsables de leur état, par leur manque d’allant dû à une faiblesse de caractère qu’ils ne veulent pas corriger où par une acculturation à la paresse. Ses petites phrases stigmatisant ceux qui « coûtent un pognon de dingue » à la société visent à préparer les esprits à un renoncement accru à la solidarité et aux mesures de justice sociale en présentant la victime d’un système économique brutal créant des difficultés matérielles pour la plupart, de la richesse pour un très petit nombre, et à l’autre extrémité une pauvreté en constante augmentation, comme coupable de l’enlisement de la société française dans la crise. Dans cette logique qui réduit l’humain à sa capacité à produire, on arrive à penser qu’il est non seulement normal de ne plus aider ceux qui sont hors du système mais qu’il est justifié de leur reprocher une improductivité pénalisante pour le pays. Ce credo imprègne les élites libérales mais s’est imposé plus largement dans la société, en particulier dans les classes moyennes et laborieuses menacées de paupérisation. La stigmatisation de celui qui est sorti de la sphère de production tient lieu alors de conjuration : puisque je me bats pour m’en sortir, cela ne peut m’arriver à moi. Illusion, et réflexe contraire à ce qu’à été longtemps le rapport à celui qui est proche dans un système de solidarités corporatistes, tel qu’il a existé jusqu’à l’individualisation de la protection sociale. Les solidarités anciennes reposaient non pas sur la pitié ou la charité chrétienne mais sur l’orgueil, vertu supérieure où l’humanité dit sa force partagée par chacun. Les failles de la protection sociale dans un contexte de chômage de masse résiduel imputable au tournant libéral des années 80 ont eu pour conséquence le retour, non pas des solidarités mais de la charité qui offre à celui qui donne la satisfaction de se sentir plus grand que celui qui reçoit.

Décideurs qui veulent convaincre, à l’encontre de toute réalité et de toutes approches historiques, philosophiques, sociologiques, psychologiques, que la société et les choix faits ne sont pas responsables de la relégation de millions d’individus, bonnes âmes qui retrouvent le verbe moralisateur des dames patronnesses, professionnels de l’indignation qui prospèrent sur la pauvreté et ignorent les pauvres…l’idée d’instaurer un « stage de pauvreté » ne semble plus saugrenue. Si l’on en croit la réaction indignée d’un député LREM : « Mais qui vous dit que je ne vais pas à la maraude dans ma circonscription, en toute discrétion », elle s’imposerait même.

Parmi les grandes démocraties occidentales, la France est celle qui traditionnellement attend le plus de l’action publique. Or, depuis trente ans le pouvoir s’est affaibli dans les privatisations (aujourd’hui encore l’Etat s’apprête à privatiser les aéroports très rentables de Paris) qui ont privé l’Etat de leviers indispensables, dans une décentralisation mal conduite et dans la prolifération d’autorités indépendantes (experts) qui ont brouillé la décision publique (Marcel Gauchet). De là, la colère des français contre les représentants de l’Etat dont la parole ne se traduit plus en actes. Et l’aveu, malgré les apparences jupitériennes, de l’impuissance publique qui renvoie à la responsabilité de tous ce qui relève aussi et d’abord de la compétence de l’Etat : « Le climat, c’est l’affaire de chacun », « Pourquoi le président (qui sait qu’il n’empêchera pas son utilisation) ferait-il légiférer l’interdiction du glyphosate puisqu’il s’est engagé personnellement sur cette question ? », etc.
L’action publique dépérit (pas sa bureaucratie) et pour le masquer on désigne des boucs émissaires : celui qui ne fait pas l’effort de « traverser la rue pour trouver du travail », les ouvrières « illettrées », ceux qui « coûtent un pognon de dingue à la société »…Une déclaration du président révèle précisément le fond de la pensée libérale infusant l’Etat : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise (par hasard) des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». La gare comme métaphore d’une société où des gens réussiraient et d’autres non, sans que rien ne l’explique objectivement, si ce n’est la volonté des uns et l’inappétence des autres. Fracture et règne, aurait pensé Machiavel.