Les communards ont utilisé le mandat impératif pour mettre en place une législation sociale avancée. Mais, ils étaient pressés par l’adversité et nourrissaient avec raison le fort sentiment d’avoir été trahis par les élites bourgeoises. Ce mandat impératif qui consiste à imposer à l’élu de porter strictement les décisions pour lesquelles il a été choisi peut apparaître légitime en période de crise ou de vacance du pouvoir, mais il supprime toute liberté aux élus, notamment celle de s’adapter à une situation dont la réalité a été masquée ou à un bouleversement nouveau. Ce qu’ont bien compris après guerre sous différentes latitudes les partis uniques qui l’ont imposé. En France, il est prohibé par la constitution de la Ve République (article 27) : « Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel ». Représenter suppose que l’on dispose du libre arbitre.

Faute de se comporter exclusivement en porte-voix des décisions prises, l’élu devrait être révocable en permanence selon les contempteurs du mandat représentatif qui accusent le mode de représentation sinon d’être la source de tous les maux, à tout le moins d’empêcher de pouvoir y remédier. Cette défiance est nourrie par le soupçon de corruption envers les élus, les parlementaires au premier chef, y compris européens, mais aussi les titulaires d’une fonction élective dans les collectivités territoriales, soupçon qui traverse les âges puisque présent sous l’ancien régime et – avec quelques raisons - sous la révolution, et que renforcent en le véhiculant les réseaux sociaux. Participent quelquefois à ce discrédit largement injuste d’anciens élus, pour certains écartés des responsabilités à l’occasion d’élections où démissionnaires, qui, le spirituel en moins, font songer à ces êtres dépeints par François Mauriac : « Ceux qui semblent voués au mal, peut-être étaient-ils élus avant les autres, et la profondeur de leur chute donne la nature de leur vocation. »

Avec la défiance entourant les élus monte la critique envers les élites qui monopolisent les fonctions électives de premier plan. La diversité dans la représentation est exsangue. Mais les élites – à condition que l’énarchie n’accapare plus les hautes fonctions publiques - sont nécessaires, contribuent au sens large à la richesse du pays et constituent une garantie pour l’avenir, à supposer qu’il existe (on se rappelle les profils variés tant du point de vue de l’origine sociale que de la formation qui composaient assemblées et ministères sous la IVe république). Il faut donc réformer un système qui ne permet plus aux enfants des classes populaires et moyennes, dont la condition est devenue identiquement laborieuse, d’accéder aux formations d’excellence, la massification de l’enseignement privé de sélection ayant abouti au final à cloisonner hermétiquement deux systèmes d’enseignement supérieur, l’Université en manque de crédits que l’on charge d’accueillir dans des conditions impossibles la grande masse des bacheliers, et les Hautes écoles réservées aux enfants des classes supérieures qui ont fréquenté les grands lycées. Pour les premiers, l’ascenseur social s’est mué en descenseur et concoure au renforcement du sentiment de n’être pas représenté qui anime les manifestants aujourd’hui.

L’Etat (il n’est pas le seul en Europe) est sourd aux difficultés rencontrées par la grande majorité des administrés, aveugle devant le changement climatique mondial et ses conséquences catastrophiques. Il gère à la petite semaine par le biais de petits arbitrages, le nez dans le guidon d’un pacte de stabilité mal né. Il n’aspire plus à rien depuis longtemps, et c’est cette absence de perspectives qui comme le ciel bas et lourd de Baudelaire pèse comme un couvercle.