Depuis les attentats du 13 novembre 2015 et l’état d’urgence, l’exécutif tend à pérenniser des mesures qui ne peuvent et ne devraient qu’être temporaires. La volonté d’octroyer durablement à l’Etat des pouvoirs lui permettant de donner ses ordres à la Police sans passer par la Justice existe. Et l’on observe la généralisation d’un discours étendant les menaces qui pèseraient sur le pays. Ainsi, le mouvement des gilets jaunes représenterait selon Bruno Lemaire une menace économique d’une gravité particulière justifiant que des mesures soient prises pour empêcher la poursuite ruineuse des manifestations.
De rares observateurs ont remarqué que les méthodes très répressives – obsolètes chez nos voisins - employées contre les manifestants étaient des méthodes que l’on pouvait relier à celles employées pour réprimer des peuples colonisés. Cette réalité incite à poser une question : qu’y- a -t- il de singulier dans la psyché des élites françaises pour qu’elles s’estiment en droit de recourir à ces méthodes contre partie du peuple ? Il semble que le libéralisme économique, tel que nous le connaissons depuis 40 ans avec son discours marchand réduisant l’individu à un producteur-consommateur et n’appréhendant de lui que sa capacité a amener une valeur ajoutée, ait « objetisé » la personne, à l’instar du colonisé d’hier d’Afrique ou d’Asie ou de son descendant actuel trimant dans des ateliers de confection délocalisés, à la différence près que celui-ci était et est toujours exclu de la consommation. Cette amenuisement de l’humain a fait résonance chez ces élites avec leur tendance à penser, de par leur origine, leur formation, leur représentation historique de l'Etat , qu’elles appartiennent à une classe résolument à part à qui revient de droit la gouvernance. Pour ouvrir une parenthèse, on pourrait envisager comme un acte résultant de la persistance de la mentalité coloniale le pillage délibéré de l’avenir opéré par la génération née entre 1940 et 1955 au détriment des générations suivantes, choix qui hypothèque l’avenir de celles-ci, ravalées de fait au rang de colonisées puisque spoliées.

Pour le gouvernement et son ministre de l'intérieur, le projet de loi adopté avec son article 2 sont justifiés par les circonstances, ce qui nous le savons est tendancieux, mais aussi par une logique préventive prétendument bordée par des garde-fous « techniques », soit des critères restreignant l’application des mesures « préventives » à quelques rares individus. Or, l’idée de logique préventive est étrangère à la justice qui condamne des actes, non leur possibilité, et à qui incombe la responsabilité du respect du principe de la présomption d’innocence. La nouvelle loi constitue une dérogation de fait à ce principe puisque de présumé innocent, l’individu devient présumé suspect.
Au delà de la logique préventive invoquée, c’est le droit de punir arbitrairement qui est recherché. Ce droit de punir qui, comme l’écrivait Michel Foucault dans Surveiller, Punir, « a été déplacé de la vengeance du souverain à la défense de la société ». En écartant les magistrats, le gouvernement et le parlement réinvestissent l’Etat du droit de punir arbitrairement et lui offre la possibilité d’exercer un jour sa vengeance comme l'avait fait la bourgeoisie républicaine contre les ouvriers lors des journées de juin 1848. La mise en garde de Charles Amédé de Courson à l’Assemblée n’est pas exagérée.