Créer un compte ANTS indispensable pour toute démarche donne immédiatement un aperçu de l’abîme alogique dans lequel on s’aventure. Invité à choisir un mot de passe, l’usager malgré lui se voit invariablement signifier que celui-ci « n’est pas assez sécurisé », en dépit de ses efforts - dignes d’un cut-up de William Burroughs ou des expérimentations d’un Franck Zappa période Mothers of invention - pour entremêler de façon aléatoire chiffres, minuscules, majuscules, points d’exclamation, points d’interrogation, et autres caractères spéciaux. Une fois cet obstacle hasardeusement surmonté, il apprend que ce succès n’est pas suffisant puisqu’il lui faut maintenant adhérer à France Connect par le biais d’un fournisseur d’identité numérique, principalement l’Assurance maladie ou L’Administration des Finances Publiques. Phobique fiscal par culture ou expérience puisque français - quand bien même il ne serait pas gilet jaune - notre client (on ne devrait plus en toute logique employer le terme d’administré) choisit Ameli.fr et reçoit le message suivant : « Service momentanément indisponible, veuillez renouveler votre demande ». Le moment, comme l’avenir, durant longtemps, il se résout finalement à se tourner vers Impôts.gouv.fr. Autorisé à entreprendre sa démarche, il réalise bientôt qu’il est prisonnier - nouveau numéro 6 – d’un système conçu pour un type - et un seul - de titulaire de carte grise. Le versement des documents (carte verte, demande de certificat d’immatriculation, procès verbal de contrôle technique, le cas échéant attestation notariale, etc) qu’il avait prudemment enregistrés afin de les joindre à sa demande, n’a pas été prévu par les concepteurs de la plateforme ANTS. Seule la présentation d’une pièce d’identité, d’un justificatif de domicile, de l’ancienne carte grise (pour les occasions), d’un mandat, est envisagée. Cette absence justifiera que sa demande soit jugée incomplète lors de l’instruction et des renseignements complémentaires exigés :
« - Ou suis-je ?
-Au village dématérialisé
-Qu’est ce que vous voulez ?
-Des renseignements
-Dans quel camp êtes vous ?
-Vous le saurez en temps utile…Nous voulons des renseignements, des renseignements, des renseignements…
-Vous ne les aviez pas anticipés
-Vous n’êtes pas apte à en juger
-Qui êtes vous ?
-Je suis le nouveau système et vous êtes le client numéro 6
-Je ne suis pas un client, JE SUIS UN ADMINISTRÉ » boule_blanche.jpg

L’entropie de l’Etat n’est plus à démontrer. Cependant, d’autres tendances, souterraines, semblent être à l’œuvre dans la déliaison en cours entre l'individu et l'Etat. Dans « L’effort pour rendre l’autre fou », le psychanalyse américain Harold Searles (1918-2015) décrivant la sphère familiale écrivait : « l’individu devient schizophrénique, en partie, à cause d’un effort continu – largement ou totalement inconscient – de la ou les personnes importantes de son entourage pour le rendre fou ». Searles pointait en particulier l’appel à la sympathie d’un ou des deux parents adressé à l’enfant et le rejet de ses efforts pour y répondre.
La numérisation à marche forcée du Service public – dénoncée à juste titre par le Défenseur des droits pour son impréparation et sa brutalité – sert dans les faits la reconcentration administrative et le renforcement de l'Etat (figure parentale) déjà lointain et distant (monarchie républicaine et isolement des élites), mais appelant à la sympathie tout en rejetant les efforts (forcément insuffisants) d’un peuple-enfant (qu’est-ce donc que le populisme sinon la propension - fort répandue chez les technocrates - à considérer le peuple comme un enfant) inapte à comprendre les intérêts supérieurs de l'Etat.
Au risque de le rendre fou.

Bonjour chez vous !