La nouveauté, c’est vieux comme le monde faisait dire Prévert à Arletty dans Les enfants du paradis. Le chamboule-tout réalisé par Macron avec le soutien des puissances de l’argent, c’est celui voulu par Tancrède dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
L’ancien nouveau candidat et ses jeunes collaborateurs dotés de la même foi inébranlable en la désintégration libérale et en eux-mêmes (comme Kennedy et ses tout aussi jeunes conseillers, responsables de l’enlisement au Vietnam) ne comprennent pas les changements d’aspiration d’une société qui a fait son deuil du travailler plus pour gagner plus et autres marchés de dupes. Les Français savent désormais qu’il ne suffit pas de travailler rude pour vivre décemment et que la société de surconsommation ruine aussi bien l’environnement de l’homme que son esprit. La majorité intègre des gilets jaunes (pas les ixodida) proteste contre ses conditions d’existence mais aussi contre l’atomisation sociale qui accentue la domination des puissants ; les marcheurs pour le climat manifestent contre l’inertie de la France (et des autres Etats) face aux dommages infligés à la planète par les forces de l’argent qui les soutiennent. Leurs revendications ne sont antagoniques que parce que le gouvernement entend faire financer la transition écologique aux automobilistes et non aux constructeurs et aux transporteurs.
le_carburant.jpg Comme ses prédécesseurs, l’ancien énarque devenu président s’est donc entouré de jeunes technos passés par Sciences Po et l’ENA : Edouard Philippe, Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, Benoît Ribadeau-Dumas, chef de cabinet du premier ministre. Ils n’ignorent pas le réel mais la perception qu’ils en ont est fortement altérée par leur formation. Réel tronqué sur lequel ils prétendent agir par le biais d’un colbertisme (interventionnisme, soumission au marché et volontarisme) d’autant moins efficace que son action ne s’exerce plus qu’à la marge en raison du désengagement de l’Etat, de la dérégulation économique et financière, et que son volontarisme ne relève plus que de la simple communication.
Devant cette reconduction de profils similaires, les français ne savent plus à quel parti se vouer et voient dans la pratique référendaire systématisée une échappatoire, au demeurant illusoire. La France est malade de l’absence de représentativité de sa diversité, du renforcement (à contretemps, là aussi) du rôle de son président, de la réduction du parlement à une simple chambre d’enregistrement, de la trahison du pacte républicain par ses élites (à la formation desquelles participent l’ensemble des contribuables) qui ne se reconnaissent plus de devoirs envers la communauté nationale. A cet égard, le reproche fait par Griveaux et Castaner aux manifestants de mettre à mal ce pacte est inopérant : on ne peut faire grief à celui que l’on a abandonné de ne plus se sentir tenu.

Les grandes entreprises françaises reversent un pourcentage plus élevé à leurs actionnaires que leurs homologues allemandes. Au détriment des salaires des employés et de l’investissement. Mais cela, les quadras de l’Elysée et de Matignon, si prompts à réformer quand il s’agit de revenir sur les acquis des salariés, n’entendent pas le modifier. Pourtant cet état de fait pénalise la consommation qui reste une pierre angulaire de leur doctrine économique, et fragilise les entreprises françaises face à la concurrence tout en compromettant leur avenir. Force est de constater que leur langage clair, précis, d’apparence logique, ne se transforme pas en actes, quand bien même ils invitent les électeurs à leur en donner quittance. Cette contradiction crée une irréalité angoissante qui n’est pas pour rien dans le sentiment qu’ont les français que quoi qu’il arrive lors des élections rien ne change.

La France est un des pays, avec l’Italie, où la peur du déclassement est la plus forte (il y a 5 fois moins de chances aujourd’hui pour qu’un enfant de la classe ouvrière intègre une école prestigieuse que dans les années 50). Cette peur qui travaille en profondeur la société depuis 30 ans s’est muée en colère irrépressible. Il a fallu pour cela le mépris répété d’un monarque peu éclairé.