Les Anglais nous appellent un peuple logicien, ce qui n’est pas dans leur esprit un compliment. Et, il faut bien admettre que le Français est facilement cartésien sans être rationnel. Et quand il dit soumettre son jugement à la raison, c’est moins à celle de Pascal qu’à une cérébralité qui fait de lui un derviche tourneur de la pensée dont Queneau a dépeint le type avec un humour distordu.
J’ergote donc je suis, voilà l’intime mais inconsciente vérité du Français cultivé qui parce-qu’on lui fait croire depuis quatre siècles qu’il s’est élevé de l’existence douteuse à la certitude de soi grâce au cogito se gonfle d’importance. Le sentiment de l’importance, celui là même qui provoque cette déclaration d’Emmanuel Macron persuadé d’incarner la raison puisqu’il pense en français. Et qui s’en trouve nimbé de lumière. On l’aura noté, le président a dit du français que « c’est la langue de la Lumière ». Pas la langue des Lumières, ce qui pourrait fort bien se comprendre historiquement, soit la langue de ces intellectuels nés au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, mais la langue de la Lumière. De la Révélation. Et qu’importe si la Torah, la Bible, le Coran, n’ont pas été écrits en français.Ce que les Anglais aiment le plus dans leur constitution, c’est son caractère irrationnel. Non écrite, mais fondée sur les traditions et l’addition des expériences, elle évolue naturellement par ajouts et abandons, rien n’étant gravé dans le marbre. À l’inverse de notre constitution, amendée seulement dans le sens d’un affaiblissement de la démocratie depuis l’inversion du calendrier par l’adoption de l’article 2 de la loi organique du 15 mai 2001 (les législatives ont lieu depuis après l’élection présidentielle), mais qui convient aux élites politiques, administratives, économiques, et à elles seules. Avec le Brexit, la Grande Bretagne a certainement fait montre d’irrationalité, mais les Anglais pensent dans leur ensemble qu’un peuple a le droit d’être déraisonnable et leurs élites considèrent qu’il faut respecter ce choix. Leçon de démocratie qu’on opposera au déni de démocratie consacré en France par la non prise en compte du résultat du référendum* du 29 mai 2005 rejetant à 55% le projet constitutionnel européen…puisque ses dispositions ont été reprises dans le traité de Lisbonne de 2007, ratifié par voie parlementaire. Quand les Français ne sont pas raisonnables, on leur reprend la parole.
Aujourd’hui, la confusion induite par les conséquences du Brexit atteint son paroxysme en Angleterre. À tel point que des sujets de sa gracieuse majesté en viennent à penser qu’à pays en proie à la folie la logique commande de donner pour chef un fou. Et c’est ainsi que Boris Johnson s’apprête à remplacer Theresa May au 10 Downing Street et que Descartes pourrait réussir là où Napoléon a échoué.

Le colère qui a provoqué le Brexit, c’est à bien des égards celle qui motive en France les gilets jaunes, retraités, smicards ou intérimaires des zones rurales ou péri-urbaines vidées de leurs services publics, où les dotations publiques se réduisent année après année pour être affectées prioritairement aux banlieues où l’on répare aujourd’hui ce qui sera cassé demain, par peur d'une explosion.Tresor_Public.png Zones sans grande visibilité que Macron, Griveaux, Lemaire, ne connaissent pas et qu’ils s’imaginent peuplées d’illettrés se contentant docilement d’un salaire qui ne permet pas de vivre. D’où l’incompréhension devant la jacquerie, irruption de l’irrationnel dans un univers mental où n’existent plus que des multinationales, des start-up, et des auto-entrepreneurs payés à la tâche qui enrichissent les start-up.
Macron et son aréopage de soutiens parmi les grands patrons et autres thuriféraires de la dérégulation ont pensé au moment de la présidentielle qu’il était l’homme qui veut ce que le peuple veut inconsciemment, son apparition résultant d’une ruse de la raison. Les croquants en gilets jaunes qui pensent que la vie n’est pas la logique et que les affaires humaines sont trop complexes pour se laisser astreindre aux normes d’une raison économique qui produit paupérisation et injustice sont peut-être l’instrument d’une ruse de l’histoire dont on a trop vite annoncé la fin.

  • Accessoirement, je précise avoir voté oui au projet constitutionnel et être plus que jamais pro-européen, compte tenu du manque d’union dont l’Europe souffre depuis que les politiques ont remplacé les techniciens à la tête de ses instances.