Clemenceau avait loué la prudence de Pétain mais relevé bientôt le défaitisme de son caractère peu susceptible de précipiter l’issue victorieuse : « j’ai laissé cet homme sensé, plein de raison qu’était Pétain ; j’ai adopté ce fou qu’était Foch. C’est le fou qui nous a tirés de là ». En vérité, le mérite essentiel de Pétain dans son immense popularité, c’est d’abord d’être encore en vie quand les autres sont morts (Foch en 1929, Joffre en 1931).La défaite, ce médiocre sensé l’attend depuis 1914 et ce n’est pas la victoire de la Marne dont les soldats mobilisés et Joffre sont à créditer - « la bataille de la Marne, je ne sais pas qui l’a gagnée mais je sais bien qui l’aurait perdue » disait celui-ci -, qui modifiera cet état d’esprit. Elle arrivera enfin en juin 1940.
Auparavant, Philippe Pétain, ministre de la guerre de février à novembre 1934, puis ambassadeur en Espagne où il ne fait pas mystère de ses sympathies franquistes, aura tissé des liens avec bon nombre d’antirépublicains parmi lesquels Eugène Deloncle, orléaniste et fondateur du Comité de Secret d’Action Révolutionnaire (CSAR) communément appelé La Cagoule, puis du Mouvement Social Révolutionnaire (MSR), qui professe un antisémitisme, un antimaçonnisme et un anticommunisme auxquels ne pouvait être insensible le futur chef de l’Etat français. Mais alors que le maréchal ira jusqu’au terme de la logique collaborationniste, Eugène Deloncle sera abattu en janvier 1944 par la gestapo pour avoir trempé dans les complots de l’amiral Canaris visant à assassiner Hitler. Temps troublés où « les français ne s'aimaient pas », où des maurassiens se rangeront du côté de Vichy et d’autres du côté de la France libre (Daniel Cordier), où d’anciens cagoulards pourchasseront les résistants à l'instar de la gestapo et la milice et d’autres rejoindront l’Angleterre, où des communistes en nombre s’engageront dans la résistance avec ou en dehors du Front National pour la Libération et l’Indépendance de la France et d’autres suivront Jacques Doriot, où des responsables socialistes feront des choix aussi radicalement opposés que ceux de Pierre Brossolette et Marcel Déat.

La_France_de_Vichy.jpgAvec les travaux des historiens ces quarante cinq dernières années à la suite de La France de Vichy de Robert Paxton, le mythe d’un Pétain bouclier, « faisant don de sa personne à la France » afin de lui épargner des souffrances pendant que de Gaulle en était le glaive, a fait long feu. Légende apparue sous l’occupation et reprise peu avant sa mort - survenue en 1951 à l’île d’Yeu où il était emprisonné, le général de Gaulle ayant commué sa condamnation à mort pour haute trahison en détention à perpétuité – par Robert Aron dans son livre, Histoire de Vichy. Pour Aron, comme pour une large majorité de français pétainistes durant l’occupation, il importe de faire croire qu’il aurait existé un Vichy acceptable incarné par Pétain à côté d’un Vichy voué au mal incarné par Laval (qui n’était pas antisémite mais d'un cynisme absolu) et quelques autres. De Gaulle dont l’objectif est alors de réconcilier les français et de faire croire au monde qu’ils étaient dans leur ensemble résistants, concourut à affermir cette fable, se limitant à évoquer les funestes choix du maréchal en 1940 et à en rendre responsable son grand âge, tout en lui reconnaissant l’inaliénabilité de la gloire acquise lors du premier conflit mondial.

C’est, somme toute, ce que fait Emmanuel Macron aujourd’hui. Sauf que nous ne sommes plus en 1945, ni même en 1965, que l’on ne peut arguer de l’intérêt supérieur de la France pour minorer encore l’importance capitale de l’idéologie dans l’acceptation par Pétain et une majorité de français d’une défaite offrant l’occasion de supprimer le régime parlementaire, réduire le rôle premier et déterminant du maréchal dans la mise en oeuvre de la collaboration, et scinder son existence en un avant et un après 1940 comme on scinde la période de la seconde guerre mondiale en décidant contre toute vérité historique que l’Etat Français n’était pas la France alors son chef tirait sa légitimité de l’Assemblée Nationale, et faire si peu de cas de l’indignité nationale dont il a été frappé et des recherches et travaux parus depuis renforçant sa culpabilité.
Il n’y a qu’un seul et même Pétain, et c’est sans doute cela qui dérange le président de la République dont la revendication à être libre d’exprimer une pensée complexe apparaît en l’occurrence comme une simple argutie.




  • La France de Vichy. Robert Paxton – Seuil 1973.
  • Histoire de Vichy. Robert Aron – Fayard 1954.