En effet, les infractions reprochées à l’entreprise française (Siemens a fait la même expérience) le sont au titre d’une réglementation américaine que la France n’a pas ratifiée, l’Amérique gendarmant sous une apparence légale les pratiques commerciales de ses partenaires-adversaires de manière à renforcer sa position dominante. Tradition bien établie du libre échange à l’Anglo-saxonne instaurant exclusivement pour les autres des règles contraignantes.
Les nouvelles sanctions américaines à l’égard de l’Iran en raison de la volte face de Washington sur l’accord nucléaire (ratifié par la France) illustrent ce hiatus. Faisant l’objet de chantage de la part des Etats Unis, des entreprises européennes présentes en Iran (exemple Peugeot) préfèrent s'en retirer de peur des rétorsions.

Dans l’affaire de la vente de la branche énergie d’Alstom à Général Electric, il n’est pas exagéré de parler de démission (c’est un euphémisme, là aussi) des élites françaises tant le savoir-faire, la haute technicité et l’investissement qu’ils représentent pour la nation nécessitaient d’être sauvegardés. Si la vente est intervenue en 2014, sous le mandat de François Hollande, sa préparation a été menée en amont sous le mandat de Sarkozy, la doctrine des technocrates au pouvoir ou dans les sphères proches étant qu’aucune solution franco-française pour sauver Alstom n’était possible. Clara Gaymard, patronne pour la France de Général Electrique et épouse de l’ancien ministre chiraquien de l’agriculture puis de l’économie, Hervé Gaymard, a ainsi bouclé sans férir l’acquisition de la branche énergie d’Alstom avec le concours de Patrick Kron, déjà cité, et Jérôme Pecresse, vice président d’Alstom depuis 2011 (et époux de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche entre 2007 et 2012, Valérie Pecresse), qui ont tous deux perçus d’importantes gratifications. On peut également rappeler le rôle actif de la banque conseil Lazard dans cette acquisition, rôle qui lui a valu une rémunération conséquente.
Le protocole d’accord préludant à la vente a été approuvé en novembre 2014 - bien qu’extrêmement déséquilibré au bénéfice de Général Electric - par Emmanuel Macron, ministre de l’économie et archétype du technocrate à la mentalité (et à l’expérience) de banquier d’affaires, avec la bénédiction de François Hollande. Comme l’a écrit un journaliste de Challenges : « Obama n’aurait jamais laissé Alstom racheter Général Electric ».
Avec cette vente et alors qu’Alstom couvre 30 % du parc nucléaire mondial avec 178 turbines, c’est Général Electric qui décidera désormais à qui et comment vendre des turbines et qui aura décision sur la maintenance des centrales sur le sol français. La sanctuarisation du nucléaire français n’existe plus.

Prochaine vente projetée par le gouvernement : la participation de l’Etat dans les Aéroports de Paris. Déjà, le groupe Vinci et des groupes étrangers ont manifesté leur intérêt ; car si la vente devrait rapporter quelques 8 milliards d’euros à l’Etat, les acquéreurs pourraient immédiatement engranger des revenus très confortables à l’image de ceux que l’Etat perçoit aujourd’hui, revenus qui sont en perpétuel accroissement du fait de la progression rapide du trafic. La vente de sa participation par l’Etat pourrait donc, si elle devait avoir lieu, se révéler rapidement une nouvelle mauvaise affaire pour la France. Pour nos élites libérales, contrairement à Alain, l’idée de l’expérience remplace l’expérience, raison pour laquelle ils ne remettent pas en cause le principe de dénationalisation mais regrettent simplement que le contexte boursier ait été peu favorable lors des privatisations des années 1990 (BNP, Seita, AGF, Pechiney, Usilor Sacilor, etc).

  • À voir : « la guerre fantôme : la vente d’Alstom à GE », de David Gendreau et Alexandre Lemaître. Diffusion LCP, LCI.