La fiction chez Roth comme chez Kundera rend compte de la contamination de l’individu par une idéologie dévoyée (politique, sociétale, familiale, religieuse…) et de son anéantissement que précipite un quiproquo, une plaisanterie, la révélation d’un secret, qui se retourne contre lui, le tâche irrémédiablement aux yeux de tous, et le broie.
La Tâche, justement, roman avec lequel Roth s’attaque au politiquement correct - ce terrorisme de la pensée qui trouve naturellement ses relais dans les sphères les plus à mêmes de le propager -, met en scène le personnage de Coleman Silk, professeur de lettres classiques, contraint de démissionner, accusé d’avoir tenu des propos racistes. Nathan Zuckerman (double fictif de Roth depuis la publication de Ma vie d’homme en 1974) découvre alors que Silk est un noir clair de peau qui s’est fait passer pour un juif afin de réussir sa carrière. Mais, rien n’étant simple, il réalise que les motivations de Silk sont double ...et scandaleuses pour tous : son subterfuge est une adaptation au système discriminatoire existant, mais il lui sert aussi à s’affirmer contre soi, sa communauté, à être libre, fut-ce au prix de son propre anéantissement.
Car pour Roth - « Il est clair que je ne suis pas un fanatique ! Un sceptique, alors ? Mais sceptique vis-à-vis de quoi ? Vis-à-vis de la religion ? Là, la réponse est oui. Vis-à-vis des idéologies quelles qu’elles soient ? La réponse est encore oui. » (Entretien avec Nathalie Crom. Novembre 2017) -, s’asservir au politiquement correct, d’où qu’il vienne, à l’idéologie dominante (ou aux idéologies dominées), c’est simplement préférer confier à d’autres les modalités de son anéantissement, faute de s’en charger soi-même avec ce dont chacun dispose : les illusions, les non-dits, le refoulement (particulièrement à l’œuvre dans la société puritaine anglo-saxonne), les renoncements, la décrépitude physique, le temps qui passe, les disparitions…Pour celui qui refuse de déléguer son anéantissement, l’homme qui répand l’encens de l’idéologie et de la dilution de l'individu dans le groupe, doit être observé de loin. Alors, la farce ricanante peut constituer une échappatoire, avant de se révéler illusoire à son tour.

Le-Theatre-de-Sabbath.jpegMickey Sabbath, le personnage central du Théâtre de Sabbath (1998), s’est voulu à tel point contempteur de sa propre existence qu’il n’a pas pu la vivre . À bien des égards, faire de sa vie une farce en tout, c’est s’opérer de la vie même : « Sabbath enfoncé dans la boue printanière bien collante, aveugle au milieu d’un bois étrange et inconnu, loin de tout, prisonnier des arbres à pluie et des rochers usés par les intempéries, sans personne d’autre à tuer que lui-même. Et il en fut incapable. Putain de merde, il était incapable de mourir. Comment pourrait-il s’en aller ? Tout ce qu’il haïssait se trouvait ici-bas. »

Bien sûr, le Théâtre de Sabbath est avant tout la description de l’anéantissement d’un être humain non réductible à son appartenance à une catégorie (mâle, blanc, juif, américain), mais son cynisme est aussi celui de groupes, d'institutions. Si la vieille Europe - sauf prurits autoritaires Hongrois ou Polonais - instruite par l’expérience des totalitarismes et deux guerres mondiales, est revenue de sa fascination pour l’idéologie (véhicule pour l’anéantissement empruntant le registre de la tragédie), ses classes dirigeantes sont à nouveau contaminées par le mépris. Après l’intermède technocratique de l’après-guerre caractérisé par l’esprit de sérieux et la projection dans l’avenir, les actuels dirigeants des États, du Conseil de l’Europe (les mêmes), de la Commission Européenne (les citoyens Européens, faut-il le rappeler, ne sont pas contre l’Europe, ils sont contre cette Europe là), sont de purs politiques, incapables de renoncer à la jouissance du pouvoir qui s’opère par la réduction du peuple sujet au peuple objet. La conséquence du non français de 2005 au référendum sur le projet de traité établissant une constitution pour l’Europe illustre cet abaissement puisque ses principales dispositions ont été reprises par le traité de Lisbonne, ratifié sans référendum. Farce démocratique donc (non pas que le parlement soit illégitime sur la question, mais il convenait alors de lui donner dés le départ la préséance), décidée par des politiques plus préoccupés par les échéances électorales nationales que par une Europe désignée bouc émissaire.

la-plaisanterie.jpgExemples s’il en est besoin de l’incapacité des politiques européens à quitter le registre tragi-comique responsable du désabusement ou de la colère des citoyens et porteur de leur propre échec : le Brexit et le résultat, en germe depuis des années, des récentes élections législatives en Italie aboutissant à l’éviction de tous les partis pro-européens ? Exagération ? Peut-être, mais que penser alors de l’incarnation en Sabbath de l’ancien directeur général du FMI et un temps favori pour la présidentielle française 2012, que l’on imagine s’approprier aujourd’hui avec une délectation morose l’inscription funéraire inventée pour lui-même par Sabbath :

Morris Sabbath
« Mickey »
Pilier de bordel bien aimé, séducteur
sodomiste, contempteur des femmes,
pourfendeur de la morale, corrupteur de la jeunesse,
assassin de son épouse,
suicidé


Oeuvres citées:
La tâche. Gallimard. 2000
Le théâtre de Sabbath. Gallimard. 1998.
Pastorale Américaine. Gallimard. 1997.
Portnoy et son complexe. Gallimard. 1969.