Pour les générations X et Y parvenues à l'âge adulte dans une société sinistrée où la désespérance (illustrée par les mouvements punk-grunge-rap) a remplacé l'aspiration, les soixantehuitards, ont toujours semblé faux, inconstants, opportunistes, intéressés et …vieux. Ensevelis dés le départ dans la commémoration d’une révolution d'opérette masquant ce qu’il y a d’important dans les événements de 68, soit 7 à dix millions de salariés grévistes, malgré leurs tentatives incessantes de se réinventer…en tiers-mondistes, en yuppies, en thuriféraires d’une mondialisation heureuse, en startupers, en épigones de Viollet-le-Duc découvrant sur le tard le patrimoine médiéval…Sans oublier la cause féministe dont se sont emparés les plus tartufes et les plus carriéristes, soucieux à la fois de faire le maximum de conquêtes féminines et d’obtenir sans grands mérites ni efforts un poste de directeur ou de président d’association d'aide ou de défense des droits des femmes là où on devrait trouver des directrices et des présidentes.
Le discrédit qui entoure 68 dans l'opinion (à droite et à gauche) tient aussi à ce que les médias ont figé le moment de 68 sous les traits de quelques leaders étudiants, en particulier Daniel Cohn-Bendit. Comme si 68 se résumait à la starification de deux ou trois étudiants dont médias et promus iconiques allaient tirer une rente pendant 50 ans. À tel point que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont pu déclarer mi-figue mi-raisin que « 68 n’a pas eu lieu ».Media.jpg
Cet effacement du collectif au profit de l’individu, du contenu au profit de l’image, explique la disparition dans l’oubli des rares figures étudiantes ayant refusé d’incarner 68. Jacques Sauvageot, disparu en 2017, fut l’une d’entre elles. Élevé dans un milieu catholique pratiquant, fils d’un employé de la SNCF et d’une mère au foyer, il était membre du bureau de l’UNEF et sympathisant PSU quand éclata la révolte dont il porta certaines revendications sans céder au barnum médiatique. Après 1968, il poursuivit discrètement son activité militante jusqu’en 1976 et devint professeur à l’école des Beaux-Arts de Nantes avant de rejoindre l’école des Beaux-Arts de Rennes.

Dans sa note pour la fondation Jaurès, « 1985-2017 : quand les classes favorisées font sécession », le politologue Jérôme Fourquet décrit le mécanisme, fondé depuis 30 ans sur la raréfaction des contacts entre la partie supérieure de la société et le reste (habitat des centre-villes trop chers pour des ouvriers et des jeunes diplômés précarisés par le chômage de masse et la fin des contrats à durée indéterminée, enfants des classes supérieures qui s’orientent presque exclusivement vers des grandes écoles inaccessibles pour les autres - il y a moins de diversité sociale aujourd'hui à l'ENA ou Polytechnique que dans les années 50 -, désaffection envers les colonies de vacances, suppression du service militaire, etc), aboutissant à la sécession des élites qui ne se sentent plus liées par un destin commun au reste de la collectivité nationale. Or, à y regarder de près, ces élites sont issues du mouvement étudiant de 68 et de son combat pour libérer l’individu de l’aliénation sociale, économique, historique, puis de sa mue, dans le contexte de la révolution néo-libérale des années 80 (winners/losers), vers un individualisme paroxystique isolant du reste de la collectivité nationale. De là le sentiment répandu chez beaucoup de privilégiés vivant en vase clos qu’il est normal, quand on dispose d’une certaine fortune - résultant d’une réussite rendue possible par les efforts de la société toute entière et la conjoncture favorable des 30 glorieuses... mais que l’on attribue à son seul mérite - de résider pour raisons fiscales à l'étranger, voire de posséder des comptes non déclarés en Suisse ou à Singapour (« cela se pratique couramment dans notre milieu » a expliqué Cahuzac - tout à la fois coupable et victime expiatoire - aux enquêteurs pour sa défense).
Outre le manque de charisme, l’insignifiance intellectuelle ou la médiocrité morale des candidats du PS, du FN et de LR, Macron doit son élection à la volonté des électeurs de débarrasser la politique de la génération des baby boomers (qui, ironie de l'affaire, ont voté assez largement pour lui) dont la conduite, sous des travestissements successifs, n’a été dictée que par l’idéologie hédoniste et la recherche du profit réalisé, pour citer de nouveau Pasolini, par le biais de « l’écrasement des cultures populaires par la culture de masse ». Au risque de rompre la cohésion sociale et de ruiner les chances d’avenir des générations suivantes. « Tout cela durera bien autant que moi », disait Louis XV, conscient de l’état du pays qu’il allait laisser, dont les mots pourraient être leurs.

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La même lucidité habite le président de la Communauté de Communes Ardenne Rives de Meuse qui voit ses réserves financières fondre pour boucler le budget. « Il faudra que beaucoup de petites communes disparaissent », a-t-il déclaré récemment. Or, si l’on comprend bien l’intérêt des inusables président et vice-président de la Communauté de Communes pour la suppression de beaucoup de petites communes, c’est bien en faveur d'une fusion librement choisie que leurs habitants semblent vouloir se déterminer, à l’exemple de Hierges et Aubrives qui étudient la possibilité de mutualiser certaines dépenses ainsi que le transfert, en calessimo communal armorié, de seniors hiergeois vers Aubrives, et l’installation de jeunes d’Aubrives à Hierges. L’arrivée en renfort à Aubrives d’une classe d’âge au pouvoir d’achat globalement supérieur à celui des actifs en dépit d’une forte disparité intragénérationnelle permettrait de pérenniser le commerce de proximité tandis que la Commune de Hierges verrait sa pyramide des âges se rééquilibrer et pourrait tourner définitivement la page des baby boomers et de leur monopolisation de l’attention. Révolutionnaire, tout simplement.