Autre défaut français, l’onction qui confère parfois au titulaire d’une charge publique élective, le sentiment de l’infaillibilité.
Comment expliquer autrement que des élus dits communautaires aient pu se persuader et convaincre leurs collègues du bien fondé de l’acquisition d’un bateau qui s'est révélé plus adapté à la plaisance sur un lac qu’à la navigation dans les méandres de la Meuse ?
Le professionnalisme technocratique des agents publics les assistant (professionnalisme si décrié chez les élus nationaux représentatifs du Cursus honorum Sciences Po - ENA / Polytechnique - ENA ) aurait du permettre que le choix du bateau et les conditions de son utilisation répondent à des critères plus techniques et rationnels que ceux qui ont prévalu. C’était compter sans la certitude du bureau communautaire d'être préservé par grâce de toute erreur.

Le bateau, dans la psyché des hommes politiques, rattache au passé ; il fait de celui qui le lance un successeur des puissants de l'Ancien Monde. Il isole splendidement aussi du commun des mortels celui que sa réussite autorise à monter seul à bord. On pense à Sarkozy en 2007, avocat de formation méprisant ses camarades et adversaires sortis des grandes écoles, s'estimant grandi au point de trouver minable quiconque ne s’élève pas par l’argent, une aptitude particulière, le combat politique, la seule mise en scène de la volonté…peu importe le moyen. Interrogé sur L.F Céline (« La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres, on a tout d’un voleur ». Voyage au bout de la nuit), il avait déclaré qu’il admirait « l’homme qui avait réussi à s’élever au dessus de sa condition médiocre de médecin ». Fixation étrange sur la figure du médecin partagée par nombre de ses homologues, peut-être parce que en ne composant pas avec la réalité (celle du malade), celui-ci est l’exact opposé du politicien.Oh___mon_bateau.jpg
Pour revenir au Charlemagne, si le président de la Communauté de Communes avait compté dans ses soutiens Vincent Bolloré, il aurait pu solliciter son expertise en la matière, à la façon de Sarkozy : « Dis Vincent, commande un bateau pour Ardenne Rives de Meuse, c’est pour naviguer sur la flache noire comme disait le type qui n’a pas su monnayer son talent, là, Rimbaud, mais attention hein, avec un karaoké, comme à l’Élysée ».

Les électeurs souhaitent des élus qui leur ressemblent. Ils ne devraient donc s’en prendre qu’à eux-mêmes si leurs représentants font les mêmes bêtises qu’eux, en plus coûteux. Cependant, si la détestation des élites, qui prive trop souvent les territoires de dirigeants formés, est un mal, elle n’est pas dénuée de fondements. Aujourd’hui, l’ENA, dont les critères de recrutement sont inchangés, continue de porter la vision archaïsante d’un Etat fort, centralisateur, et entretient des relations conflictuelles avec Sciences Po - au mode de recrutement moins axé sur la reconduction des élites - qui s’est ouverte sur la société et le monde extérieur.
En réaction au pouvoir technocratique incarné par l’ENA, le populisme, s’il aboutit à l’élection de personnes insuffisamment qualifiées, est d’abord le symptôme d’une révolte, non contre la technocratie en soi, mais contre l’uniformité de la pensée des élites.

bestiaire_mosan.jpgPour revenir au Charlemagne, et plus généralement au développement d’un tourisme invoqué pour justifier des dépenses inconsidérées au regard des perspectives, il faut bien admettre que l’espoir de pouvoir présenter à l’horizon 2020 un bilan comportant une réalisation pérenne en terme de création d'emplois, a sans doute poussé la Communauté de Communes un peu trop loin de ses rives. La leçon, amère, semble avoir été retenue puisque par la voix de son président, le Conseil communautaire s’est souvenu récemment, avec humilité ou fausse modestie, que les élus étaient comptables d’un argent public destiné en priorité, compte tenu de la forme patrimoniale du tourisme local, à la conservation et à la mise en valeur des monuments dont les communes ont la responsabilité.