Pourtant les expériences menées montrent que la production peut être égale si l’on diminue de moitié l’utilisation d’herbicide. À condition d’avoir une pratique renouant avec le désherbage mécanique, privilégiant la herse plutôt que le labour, multipliant les rotations, diversifiant les cultures. À condition aussi que le monde agricole fasse sa révolution culturelle et admette que la main-d’œuvre salariée ( en progression mais ne représentant que 35% des actifs sur les exploitations) est indispensable pour réduire l’utilisation des (très coûteux) intrants. « La merde, c’est quand il a fallu commencer à payer les gens » ais-je entendu un jour dans la bouche d’un agriculteur, persuadé que les herbicides, les engrais et la fuite en avant dans le machinisme (qui a permis d’augmenter les rendements de 40% entre 1950 et 1980, mais qui a atteint alors ses limites) représentait la solution pour ne pas avoir à embaucher.

Pire que le glyphosate, le dicamba - herbicide sélectif puissant destiné aux cultures génétiquement modifiées, fabriqué par Monsanto et BASF, utilisé aux Etats Unis contre des mauvaises herbes de plus en plus résistantes – est en train de tuer tout (arbres, cultures, autres végétaux…) en raison de son extrême volatilité (le vent l’emporte sur des parcelles non visées). Des millions d’hectares ont été ainsi endommagés avec pour conséquence la baisse des rendements. Selon des études, le dicamba est 75 à 400 fois plus dangereux qu’un autre herbicide pour les plantes qu’il touche en « dépassant sa cible », en particulier pour le soja qui « n’a pas été modifié génétiquement pour lui résister », ainsi que la journaliste du Washington Post Caitlin Dewey le rapporte. Le dicamba est autorisé par Bruxelles. Il est utilisé en France de façon marginale en raison de l'interdiction de la culture des OGM.

macron_salon_de_l_agriculture.jpgEn visite au salon de l’agriculture, le président Macron, à l’inverse de la ministre de la santé, Agnès Buzyn - soutenue par le corps médical - qui avait déclaré qu’entre « vin, bière, vodka, ou whisky, il y a zéro différence question alcool », a révélé de façon peu crédible « boire du vin midi et soir » en ajoutant qu’il y avait « un fléau de santé publique quand la jeunesse se saoule à vitesse accélérée* avec des alcools forts ou de la bière, mais ce n’est pas avec le vin ». Incidemment, on relèvera que les études, si elles ne contestent pas la réalité de ce phénomène, démontrent que les jeunes boivent moins aujourd'hui qu'auparavant.
On l’aura compris, pour Macron, un bon français est un français d'âge mûr qui s’enivre crescendo avec du vin (le raisin est le fruit le plus contaminé par les pesticides), qui est « certes de l’alcool, mais pas seulement de l’alcool ».

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Le corps médical et les associations d'entraide demandent simplement que le vin soit considéré au même titre que tout autre alcool. L’alcool tue en France 50 000 personnes par an. Il est la seconde cause de cancer derrière le tabac, devant, probablement, les aliments ultra-transformés. Il est aussi cause de violences et de traumatismes physiques et psychiques, en particulier à l’intérieur de la cellule familiale.
Emmanuel Macron (tout comme Christophe Castaner) a de toute évidence eu la chance de grandir dans un milieu épargné par l’alcool, ce qui lui a donné une assurance qu’un enfant d’alcoolique n’aura que très rarement, sa confiance ayant été sapée par une inquiétude durablement installée du fait du comportement erratique d’un père ou d’une mère lui interdisant de croire en l'autre, en l’avenir, en soi-même.
Derrière la position du président sur le vin (une « Académie du Vin de France » composée de viticulteurs, mais aussi d’un quarteron d’écrivaillons se réclamant du terroir et de médecins dévoyés, a cru bon publier une tribune exigeant que l’on « cesse de diaboliser le vin qui est une part de la civilisation française »), la primauté donnée à l’économie, l’absence d’empathie, et le refus de s’interdire la ruse.

En matière de santé comme en matière de pratiques agricoles, ou de moralisation de la vie publique, on sait que la loi ne peut pas tout. Légiférer peut permettre des avancées mais ne peut se substituer à la nécessaire prise de conscience qu’il appartient à chacun d’adopter un comportement responsable pour soi et pour autrui. Thierry Buffet citait dernièrement l'exemple de maires utilisant de façon diamétralement opposées, mais conformes au droit, leur indemnité de maire (les uns en la donnant au CCAS de leur commune, les autres en investissant outre-mer ou dans le Lubéron), et concluait justement : « Tout se résume simplement en un problème moral. Certains sont altruistes, d’autres non ».
Au regard de ce que nous savons de la nocivité de l’alcool, le responsable politique qui met le vin à part n’est pas moralement différent de l’agriculteur qui sait la dangerosité des herbicides mais proclame sans danger celui qu'il utilise.

Si l’Europe regimbe à appliquer le principe de précaution pour le glyphosate, elle a fait montre de plus d’entrain pour s’attaquer à une véritable institution, la frite belge. En juin 2017, la Commission avait en effet annoncé des mesures pour lutter contre la présence d’acrylamide, substance cancérigène, dans les aliments. Visé en particulier, le mode de fabrication des frites belges, jetées dans l’huile, égouttées, puis cuites dans la foulée une seconde fois, alors que selon les directives européennes, il faudrait les « blanchir », c’est à dire les précuire. Levée de boucliers générale relayée par le ministre flamand du Tourisme auprès de la Commission : « L’Europe menace notre culture de la frite ! », avec comme conséquence le recul de la Commission remplaçant l’obligation de blanchir par une simple recommandation.
Si l’acrylamide représente bien un danger pour la santé publique, on peut penser qu’il est toutefois désormais moins risqué de s’avaler une frite belge dans un fritkot (baraque à frites) en ville que de faire un pique-nique au milieu des champs. Miracle de l’agriculture intensive chimique.


  • À l'occasion (voeux, autres réunions), certains seniors, reconnaissables à leur façon sourcilleuse d'examiner l'étiquette de chaque bouteille offerte, peuvent se livrer au binge drinking... Et au binge eating, histoire de faire bonne mesure.