Il est tombé une « drache » (averse) était largement répandu, mais dans mon souvenir, « être darne » (étourdi au sens physique et au sens moral) l’était moins. Il me semble l’avoir entendu plus souvent dans les environs de Charleville que dans la pointe de Givet, mais peut-être du seul fait qu'un familier, à Mohon, sujet à de fréquents étourdissements, employait l’expression, alors que nul dans mon entourage à la campagne n’en souffrait. On rencontre le mot chez Rimbaud :
« Et pour des visions écrasant son œil darne… »
(Les poètes de sept ans).
Ailleurs, des exégètes de Rimbaud ont voulu voir dans l’emploi du mot « flache » un emprunt au patois ardennais :
« Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai »
(Rimbaud, Le bateau ivre)
La forme n’est pas spécifiquement ardennaise (Littré la répertorie dans son Dictionnaire de la Langue Française), on la rencontre à partir du XIVe siècle pour désigner une flaque d’eau, une mare et par extension un milieu humide. Flache vient du latin flaccus (mou, flasque, creux…). D’ailleurs, à l’époque de Rimbaud, on utilise plus largement « glauye » en patois ardennais pour désigner une flaque d'eau. La véritable énigme du poème réside dans le fait que nous ne savons pas véritablement ce que « la flache noire et froide » était pour Rimbaud. Était -ce la Meuse à Charleville, près du vieux moulin et de sa maison natale, ou du square Bayard ? Était-ce une eau autre ? Réelle ou imaginée ?

Aux pieds des vieux murs, les gamins de la Pointe comme ceux de Neufmanil décrits par Henri Manceau, ramassaient, il y a peu d’années encore, des « caracoles », escargots, mot qui vient de l’espagnol, comme en est dérivé depuis le XVe siècle le verbe caracoler. On imagine toutefois difficilement un caracole « caracoler en tête » d’un défilé d’escargots.
À noter que l’escalier en colimaçon était autrefois appelé « escalier en caracole » pour sa spirale rappelant la forme de la coquille de l’escargot.

Un vocabulaire varié servait à représenter des caractères particuliers. On distinguait ainsi les « narreux » ( ou « nareux », ou « néreux), du latin naris (nez, narine), obsédés par l’hygiène et la propreté au point d’en être difficiles (« ce sont les plus teigneux qui sont les plus narreux », disait un proverbe wallon de Fumay), des « retorqueux », personnages dotés d’un esprit de contradiction et d’opposition peu commun dont la mission sur terre est de ruiner la quiétude générale à force de rabâchages. « Ce sont les plus bétios qui sont les plus retorqueux », disait laconiquement une centenaire de Hierges, prompte par ailleurs à voir en tout marchand ambulant, un « camp-volant » (vagabond, bohémien), proche du « manoqueu » (mal habillé, dérivé de manouche), vendant ses « cafûts » (objets cassés ou inutiles).
Marchand_ambulant_1800s.jpg On qualifie encore une personne d’« avant-balosse » pour décrire sa propension à agir impulsivement, sans que la parenté du mot « balosse » (prune en patois ardennais) avec « avant-balosse » nous éclaire sur le passage au sens d’écervelé acquis par celui-ci. De nos jours cependant, le terme pourrait se voir octroyer un sens nouveau, en désignant celui qui se comporte de manière irréfléchie sur la route avant d’avoir ramassé une prune (amende), ou « balosse ».
Plus méprisant est le qualificatif de « flatte » pour désigner, par association avec le bruit que fait une bouse tombant sur le sol, un individu habitué à s’écraser devant autrui. « C’est une flatte ! » ais-je entendu au passage d’un troupeau de vaches avant de réaliser que l’exclamation révélait par un raccourci saisissant le peu de considération en laquelle son locuteur tenait en réalité l’accompagnateur de la « herde » (troupeau, origine germanique).

En 1971, sous le nom de plume de Jean des Buchons, un correspondant fumacien publiait en wallon dans le journal « l’ardennais » l’histoire de Pierrot, plus « darne » (étourdi) qu’ « avant-balosse » (impulsif), reproduite ici :

« N’EST NET D’JUGEOTTE !

Pierrot volait s’en n’aller pourmouainner avec Les Loisir du Pied-Selle. Li veille au nue li v’la qui fouait det sandviches à crèver pou n’net awouet fouaim l’lond’mouain. Y pass’ en bounn’ nue, y rèfe qui s’enn’n’allait fouair li tour di monde en autocar !…et s’lèffe à touet zheur’ au matin pou n’net louper l’départ. Il arriff’ à quat’heur’ et d’meye au rond point de Charnois mais n’wouet nellue. Y dischind à l’usine pou d’monder pou quouet-ce qu’y n’y est nellue à rattind’ li car. Li pau’f quèwe s’astait trompé !…Li voyadche !…ç’astait pou l’lond’mouain et Pierrot avait décalé d’in d’jou !…

Enn’solution !…mougnie let sandviches qu’astint préparés et r’coumessie enn’ nouvalle fournèye pou l’lond’ mouain !…

Pierrot est bien rigolé di s’ass’garâte et il est tartiné det nouvés sandviches pou s’enn’aller…avet let z’autes, comme ç’astait prévu !… »

Jean des Buchons