En France, la revendication de la langue locale resurgit en période de crise (exode rural des années 60, désindustrialisation massive dans les années 80-90, vieillissement et désertification aujourd’hui qui encouragent la nostalgie d'un monde plein et vivant), lorsque la province a le sentiment qu’elle devient un pays sous-développé de par le dirigisme et le manque d’attention d’un État-Capitale qui échoue à réduire les fractures territoriales tout en abolissant la culture de civilisations originales. Plus l’on est déçu par l’État et la nation, plus l’attrait de la communauté ancienne avec ses usages, son idiome local, est fort. Plus on a le sentiment de n’être pas reconnu comme un français « à part entière », plus on se redécouvre une identité régionale. Si « le nationalisme, c’est la haine des autres », le régionalisme, cela peut être l’amour réduit à son quant à soi.

Dans les années 60, l’aspiration des autonomistes (qui accordaient, contrairement à l'idée reçue, de l’importance aux problèmes économiques de leur région) allait vers une Europe fédérale et fédéraliste qui permettrait aux régionalismes d’exister en limitant le pouvoir des États. Aujourd’hui, l’Europe des 28 avec son Conseil renforce la souveraineté des États membres sur les provinces. Cette erreur d’appréciation sur ce que l’Europe allait être est la même que celle commise sur la décentralisation – envisagée, dans ces mêmes années 60, comme l’instrument contre l’état et la nation d’une renaissance du régionalisme et du développement de la démocratie locale - qui n’a jamais servi qu’à faire appliquer localement des décisions étatiques par des élus aux pouvoirs renforcés, mais corsetés dans une réglementation pléthorique en perpétuelle évolution. Décentralisation en réalité jacobine, jusque dans les plus petites collectivités territoriales, et qui s’accommode fort bien de principes abstraits pour la représentation de la nation .
À noter que pour Maurras, la décentralisation devait créer les conditions d’un état fort dans ses attributions régaliennes mais « faible » dans l’administration de la société, « l’autorité en haut, les libertés en bas », et raffermir la nation par le biais d’un ré-enracinement avec « le pays réel ». Théorie ruinée par Vichy à qui elle avait fourni l’essentiel de son lexique : communautés « naturelles », famille, corporation, etc.

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Géographiquement, les régions où les dialectes sont traditionnellement vivaces sont toutes périphériques, Bretagne, Flandres françaises, Pays basque, Alsace, Occitanie. Sans parler de la Corse. L’éloignement favorise sans doute la résistance à l’uniformisation mais une identité particulière forte peut aussi rassurer quand on n’est pas certain que l’État central, éloigné, saura vous protéger des agressions étrangères.
Et les Ardennes, s’interrogera-t-on ?
Pour citer un article d’Henri Manceau* en 1971 : « Dans les Ardennes, pas de réclamation d’ordre linguistique. A Fromelennes ou à Hargnies, il ne semble pas que des instituteurs veuillent enseigner le Wallon. Mais les difficultés économiques du département ont suscité dans la population des réflexes pareils à ceux qui ont été signalés en Bretagne ou en Provence.
" Nous ne voulons pas être des français qui ne soient pas à part entière. Voyez comme on avantage Paris, Reims…"»
À toute époque, l’ardennais, en cela français à part entière, a su beuquer vers son voisin.
Charles Bruneau (1883-1969) considérait que : « nos plus beaux patois sont sans aucun doute les patois wallons (le wallon recouvrait le diocèse des princes-évêques de Liège), encore bien vivants dans la région de Fumay à Givet. En voici un bref échantillon. C’est un vers d’un poète des environs de Beauraing, que j’aime à citer parce qu’il décrit en six mots la région mieux que ne pourrait le faire un géographe en quarante pages :

Brâmint des pir et wer di patacons,

Beaucoup de pierres (bravement des pierres), et guère de sous ».

Dans les Ardennes françaises au nord de la Semoy et de Revin-Fumay, le français avec l’école primaire ne défit le wallon qu’après 1940. Mais on observe des survivances, en particulier à travers la prononciation. Comme le relevait Henri Manceau, quand les vieux habitants de la Vallée de la Meuse parlent de leur « Valleye » (Valeille), ils utilisent une forme phonétique apparue au XIIe siècle en Champagne et en Lorraine. Quand les gens de Vireux-Wallerand disent Vireux-Wallerin, ils utilisent la même prononciation que les anciens Wallons.

  • Henri Manceau (1907-1985), né à Marquigny (Ardennes), professeur et historien.