" La force motrice canine

C’est au XVIIIe siècle que l’on retrouve avec certitude l’emploi des chiens et la roue à chien apparaît alors comme un générateur de force motrice « économique » et de mise en œuvre aisée. Cette roue va contribuer au développement de certaines activités artisanales, comme celle de la clouterie, en jouant un rôle similaire à celui du petit moteur électrique du XXe siècle. Ce besoin de générateurs de faible puissance va conduire à l’invention des moteurs à eau, petites turbines hydrauliques, développées entre 1870 et 1914 pour les besoins de l’économie domestique et c’est l’apparition du petit moteur électrique qui va entraîner leur disparition tout comme celle des roues à chien. Certaines pourtant ont pu subsister jusqu’à la fin du XIXe et même, parfois, jusqu’au début du XXe.
La puissance fournie par une roue à chien dépend, à la fois, du poids de l’animal et de sa vitesse de déplacement sur les échelons de la jante. Un chien de 30 kg, marchant à la vitesse de 6 km/h (1,66 mètres par seconde) permet d’obtenir, en tenant compte du rendement mécanique de l’installation, de l’ordre de 0,5, une puissance sur l’axe de la roue de 135 watts environ. Cette puissance suffit pour actionner un soufflet de forge, pour faire tourner une meule ou, encore, entraîner une baratte.
Une roue à chien, couplée précisément au soufflet d’une forge, figure sur un dessin dû à Claude Lucas (mort en 1765), dessin destiné à l’illustration d’un mémoire sur « l’Art du cloutier » qui devait paraître dans la « Description des Arts et Métiers », projet abandonné par l’Académie royale des sciences. Une installation similaire se retrouve sur une planche de l’Encyclopédie de Diderot, parue en 1765.
Parmi les maquettes représentant les différents métiers, réalisées en 1783 à la demande de Stéphanie comtesse de Genlis pour illustrer l’éducation des enfants d’Orléans, se trouve une maquette figurant une clouterie de Saint Claude, inspirée par les gravures de Lucas et de Goussier. Cette maquette (et les autres) est visible au Musée national des techniques au Conservatoire national des arts et métiers à Paris*.

La fabrication des clous forgés à la main est apparue en France très tôt, surtout dans les régions où le fer était facilement disponible, la forge étant chauffée au charbon de bois. Les cloutiers, les « clostriers » établissaient leurs forges un peu partout, dans le Nord, dans les Ardennes, dans le Forez (Loire) et, dans le Dauphiné.
C’est dans cette dernière région que l’on trouve très tôt des chiens tournant dans les roues. Chiens dressés pour travailler de trois à quatre heures de suite et qui ne quittent leur roue que sur un signal de leur maître, un sifflement ou un coup de marteau particulier sur l’enclume. Pour assurer la relève, il fallait d’autres chiens qui allongés à proximité attendaient patiemment leur tour. Leur récompense, un peu de nourriture qu’ils partageaient parfois avec leur maître.
Au XIXe siècle, à la Mure d’Isère comme ailleurs, cette activité régresse peu à peu pour disparaître pratiquement vers 1880, époque où sont apparues des machines spéciales pour la fabrication des clous. Un dessin à la mine de plomb, daté de 1868, signé Henry Rousset ( Musée Dauphinois) a immortalisé un des derniers cloutiers de la Mure. Il y aura pourtant un dernier cloutier et à la Mure c’est un certain Luyot dit Coulé qui faisait encore marcher au début de notre siècle (XXe) une forge dont le soufflet était actionné par une roue à chien…
Et, malgré l’arrivée des machines à faire des clous, il y avait encore en 1879, six cents cloutiers et quatre cents chiens tournant dans leurs roues, dans un petit village des Ardennes, Gespunsart. Cette activité s’y est prolongée jusqu’au XXe siècle et les derniers cloutiers y ont exercé leur art jusqu’en 1939.
Dans un roman, en partie autobiographique, intitulé « Léon Chatry, instituteur » l’écrivain ardennais Jules Leroux, qui fut instituteur à Gespunsart précisément, raconte la vie quotidienne d’un village de cloutiers.

Cloutier01_SimonCOCU.jpg Oeuvre du peintre/dessinateur Ardennais Simon Cocu

Les chiens font partie du paysage

« Les rues – dit l’auteur – étaient aussi malpropres que celles de tout village ardennais. Devant les petites maisons dont les fenêtres s’égayaient à peine d’un bout de rideau blanc ou d’un géranium rouge, les tas de fumiers recouverts de genêts alternaient avec des piles de bûches et des fagots. Dans la forge attenant à chaque maison, les tuyères rageaient sous les charbons et les marteaux trottinaient prestement sur les enclumes. Par la porte ouverte, on distinguait des faces brunies, ruisselantes, affairées autour de la flamme rouge du foyer et, au fond, le chien enfermé dans la roue de bois qu’il tourne pour actionner le soufflet. Sur les pas des portes, des enfants jouaient, un vieillard fumait un culot de pipe, une femme épluchait des pommes de terre et, devant chaque forge, les chiens attendaient leur tour de roue, allongés sur le pavé, la tête sur les pattes »…"

  • Selon l’article « La roue à chien » d’Achille Delamarre dans le journal des éleveurs l’Acclimatation en 1907 : « dans certaines laiteries des porcs tournant dans une roue actionnaient une baratte », preuve s’il en était besoin que l’homme n’a jamais manqué d’imagination pour faire tourner l’animal en bourrique.
  • Un atelier de clouterie avec roue à chien a été reconstitué au Musée de l’Ardenne à Charleville-Mézières. Auparavant, une boutique de cloutier avait été reconstituée à l'occasion de la Foire commerciale de Charleville-Mézières en 1933, avec la présence du cloutier Léon Barré dit " le Popomme " et de son chien Mira.

le_cloutier_Leon_Barre.jpg

  • On se souvient par ailleurs du rôle important joué sur le front par les chiens "sanitaires" entre 1914 et 1918 : chiens brancardiers ou porteurs de mitrailleuses, chiens ravitailleurs (provisions, munitions), chiens patrouilleurs (chargés de repérer les éclaireurs ennemis...mais aussi les déserteurs), chiens de liaison (estafettes), et surtout peut-être, chiens mascottes.