« On ne peut pas être Charlie que quand ça nous arrange » a déclaré la secrétaire d’État en charge de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. Tout juste. N’en déplaise à ceux – en ce compris certains enseignants reculant devant leurs élèves - qui prétendaient dés le lendemain des attentats que l’on avait le droit de ne pas être Charlie. Ce qui ne signifie en aucune façon que l’on soit tenu d’apprécier inconditionnellement Charlie, le blasphème ne constituant certainement pas la plus haute expression de la critique. Que Charlie ait pu et puisse blesser des croyants de toute confession, c’est une évidence ; mais être blessé dans sa foi ne justifie pas que l’on ne condamne pas les assassins et que l’on n’éprouve pas de compassion pour les victimes. Qu’on le veuille ou non, qu’on aime ou pas Charlie, le journal - dont les locaux sécurisés sont pour ses dessinateurs et journalistes une burqa de fer - est devenu un symbole pour la liberté d’expression. Bernard_maris_au_conseil_de_la_banque_de_France.jpg

À Marlène Schiappa, l’égalité, au président Macron, la charge de la fraternité si l’on en croit ses vœux aux français. Cette idée de fraternité, si délicate à appréhender, que l’on a l’habitude de n’entendre qu’en sourdine à coté du clairon de la liberté que l’on sonne d’autant plus facilement qu'il s'agit de défendre des intérêts particuliers, et de l’égalité que les français, envieux de caractère, ont toujours confondue avec l’égalitarisme.
La fraternité est une notion qui doit trop sans doute aux valeurs religieuses pour ne pas gêner aux entournures. À tort. Il suffit de lire Saint Augustin pour s’en convaincre : « Tu donnes du pain à qui a faim : c’est bien. Mais mieux vaudrait que nul n’ait faim et que tu ne donnes à personne. Tu habilles qui est nu : c’est bien. Mais si seulement tous étaient vêtus et qu’il n’y avait point telle nécessité……Car si tu assistes un malheureux, peut-être désires-tu t’élever en face de lui et qu’il soit au dessous de toi ? Parce que tu l’as assisté, tu parais en quelque sorte plus grand que lui. Souhaite plutôt qu’il soit ton égal ».
L’égal, c’est le frère, celui qui nous est le plus intime, celui qui est peut-être nous-mêmes. Les mots de Saint Augustin auraient pu être ceux de Bernard Maris*, mais les mots de Bernard Maris ne nous paraîtraient pas incongrus chez Saint Augustin : « Mais la vie est-elle une quantité, comme voudraient nous le faire croire les économistes ? Qu’est-ce que la vie ? Une longueur ou une intensité ? Et si la vie ne se mesurait que par elle-même ? » (Antimanuel d’économie, ed Breal 2015).

L’évêque d’Hippone (près de l’actuelle Annaba en Algérie ) était né à Tagaste en Numidie, près de Souk Ahras dans l’actuelle Algérie. Fils d’une mère Chrétienne, il était un représentant de cette société berbère latinisée qui allait influer sur la culture chrétienne en conservant son identité africaine, en particulier à travers l’attachement à la langue vernaculaire : « Tu ne peux pas t’être oublié toi-même - disait-il à Maxime de Madaure - un Africain écrivant pour les Africains, au point de penser que les noms puniques devraient être critiqués (…). Si tu rejettes cette langue, tu contestes donc que de nombreux sages enseignements ont été transmis dans les livres puniques, comme le rapportent des hommes savants ; tu dois sûrement regretter d’être né là où le berceau de cette langue reste chaud ».

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En ce début d’année, L’Histoire* consacre un hors-série passionnant aux Berbères ( autochtones du Maghreb qui parlent une langue différente de l'arabe, le kabyle, le chaoui, le chleuh, le tifinagh, etc). Un article est dévolu aux ibadites, appartenant à la troisième branche de l’islam (à côté des sunnites et des chïïtes), branche représentative d’un islam tolérant (droits égaux pour les peuples non arabes). Les ibadites, majoritaires au sultanat d’Oman, sont présents bien que minoritaires chez les Berbères du Maghreb, en Algérie (Kabylie), en Libye, en Tunisie où ils sont la cible des salafistes (Il y a donc des gens que cela embête d'être libres. Ubu Enchaîné). Pour les ibadites, le Coran est un texte créé par autre que Dieu, postérieur aux événements qu’il relate et dont la contingence – différence fondamentale avec le sunnisme – ne fait pas de doute. De même façon, les ibadites prêtent aux versets du Coran un signifié métaphorique en opposition avec les lectures littéralistes des autres branches.
L’importance de la diaspora berbère en France - notamment Kabyle dont l’identité est triple, française, algérienne, berbère - représente à cet égard une chance pour l’islam en France et par voie de conséquence pour la société française dans son ensemble.


  • Amazigh, " homme libre " en berbère.
  • Bernard Maris, économiste, écrivain, chroniqueur à Charlie Hebdo, tué lors des attentats du 7 janvier 2015.
  • L’Histoire Les Collections, Les Berbères N°78 janvier 2018.