Pour résumer, Matzneff tient Mélenchon pour un homme intelligent, cultivé, avec qui il partage une défiance étayée vis à vis d’un impérialisme culturel américano-libéral dont plus grand monde, depuis la disparition de Philippe Muray*, ne se préoccupe dans la petite république des lettres. Il a les mêmes convictions sur le droit du sol et le suicide assisté, proche du suicide antique dans son esprit. Il ne lui viendrait pas à l’idée de qualifier Jean-Luc Mélenchon de tribun parce que l’idée même de tribun, à notre époque, est ridicule - sauf pour la presse - et parce que les tribuns finissent mal en général : Mirabeau-Tonneau…épuisé par les excès, Danton…décollé, Jaurès…assassiné…et puis, Depardieu (jamais de demi mesures avec lui), mauvais comme un cochon en Danton dans le film de Wajda, qui finit de détourner les rares vocations.
Donc, Gabriel Matzneff, partisan fidèle du leader de la France Insoumise, reproche à celui-ci d’avoir traité Macron de « curé du pape » pour avoir accepté la charge de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, et rappelle les liens entre Rome et la République. Il se souvient du président Vincent Auriol, ancien ministre des Finances du Front Populaire, socialiste et franc maçon, accueillant avec bonheur ce titre, décerné traditionnellement aux chefs d’Etat français. À cette occasion, Auriol avait expliqué à la presse qu’il « était autorisé à entrer à cheval à Saint-Jean-de-Latran, mais qu’il n’utiliserait ce privilège que de façon exceptionnelle ». Cette tradition, illustre, pour Matzneff, la paix civile, la reconnaissance par la république laïque des anciens liens qui unissent la France à l’église. Et évoque une mémoire non amputée d’une part de son patrimoine tel que Marc Bloch ( Les Annales ) le définissait : «Le sacre de Reims et la Fête de la Fédération». Circonstance aggravante, Jean-Luc Mélenchon s’en est également pris aux étoiles sur le drapeau européen qui rappelleraient celles ornant le voile de la Vierge.

bon_point.jpgDrôle de curé en vérité que Macron, apôtre d’un citoyen global coupé de ses racines, affligé de cette tare qu’est le présentisme caractérisant l’individu hors-sol d’aujourd’hui, dédaigneux des permanences (passé partagé, coutumes, représentations, langue) qui donnent un socle commun.
Un lycéen me livrait dernièrement son incompréhension devant une pièce de Molière : « c’est pas moderne…on comprend rien ». Pourtant, la langue de Molière est limpide et les quelques mots de vocabulaire rares ou tournures désuètes ne nous rendent pas le texte inintelligible. Mais la familiarité avec le passé s’est perdue. Pour cet élève, la modernité, c’est le présent, qu’importe si l’époque moderne a commencé en 1453 ou 1492 pour s’achever lors de la révolution française. Absence de chronologie, de l’événementiel, donc de repères, mais l’élève doit construire lui-même son savoir selon les préceptes en vigueur, c’est à dire réinventer la roue. Suivant la pente initiée par la réforme Haby de 1975, on lui demande de prélever, de déduire, d’interpréter et d’assimiler à partir d’un magma de thématiques et d’approches transversales…approches qui ne sont possibles que si l’on dispose déjà d’une somme de connaissances importante. Ne lui reste plus qu’à essayer de deviner. Et ce n’est pas le peu de latitude laissé à des enseignants dotés de manuels insipides qui changera l’affaire.

Jean-Luc Mélenchon connaît les permanences nationales qui traversent l’histoire singulière d’un pays. Il ne se fait pas d’illusion sur la révolution mondialiste heureuse prônée par Attali et portée par des élites transnationales, qui crée de la richesse pour un petit nombre et de la pauvreté pour beaucoup, et n’empêchera pas (bien au contraire) le retour en cours d’un monde multipolaire instable. Il rejoint le pape François dans son diagnostic sombre sur les sociétés occidentales évidées de leur passé et sur la foi indispensable dans le progrès social minée par la financiarisation de l’économie et le consumérisme généralisé. Il sait aussi que le nécessaire et âpre combat pour aboutir à la loi de séparation de l’église et de l’état en 1905 a fait place à une société apaisée et que cette situation n’est pas menacée, pas même par les santons de Monsieur Wauquiez. Et s’il s’emporte contre la Vierge Marie et le « curé du pape » de l’Elysée, c’est uniquement pour satisfaire quelques hébertistes insuffisamment instruits tenant le sacrilège pour un prodige. Faiblesse passagère qui ne devrait pas l’empêcher de rentrer rapidement en grâce auprès de Gabriel Matzneff, à moins que s’en mêle quelque « camarade antiraciste et antisémite…euh contre le racisme, pardon ».
Allons en paix.

· Gabriel Matzneff, La diététique de Lord Byron, ed folio gallimard. Séraphin, c’est la fin ! ed gallimard.
· Philippe Muray, Festivus, festivus, ed fayard. Journal intime, ed Les belles lettres.

  • Image : Petit Lavisse. L'Empereur Charlemagne.