L’Histoire : Quand a-t-on, en France, commémoré pour la première fois 14-18 ? Antoine Prost : En 1921, le Parlement avait décidé que le 11 novembre serait commémoré le dimanche suivant cette date. Il n’était pas question alors d’accorder un jour férié supplémentaire. Mais, devant la manifestation des anciens combattants, les pouvoirs publics ont dû céder et le 11 novembre est devenu en 1922 un jour férié.
D’une manière générale, les commémorations de la guerre ont été portées par la société civile et non par L’État. L’ossuaire de Douaumont a été construit et financé par une association et ce n’est que tardivement que l’État y a accolé un cimetière. Beaucoup de monuments ont été élevés grâce à des souscriptions privées. Il n’existe pas un seul musée national de la Grande Guerre, si l’on excepte le musée de l’Armée, mais qui ne lui est que très partiellement consacré. Le musée de Verdun est privé ; Péronne a été érigé grâce au conseil général de la Somme ; le musée de la Grande Guerre de Meaux, par la communauté de communes. Que l’on compare cela à la Grande Bretagne où l’Impérial War Muséum a été créé (dés 1917 !) sur proposition du gouvernement britannique et avec l’approbation du War Cabinet.
C’est encore une initiative privée (le comité de la Flamme) qui organise le « ravivage » de la flamme sous l’Arc de triomphe tous les jours à 18h30. C’est un journaliste, Gabriel Boissy, qui a porté l’idée. La flamme fut allumée pour la première fois sous l’Arc de triomphe le 11 novembre 1923 par le ministre de la guerre, André Maginot.

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L’H : Quel sens a-t-on donné aux premières commémorations ? Est-ce une victoire que l’on célèbre ?
A.P : Bien sûr, on célèbre une victoire, mais cela est finalement très secondaire. D’emblée, il s’agit avant tout de rendre hommage aux morts. Tous les discours insistent sur la leçon qui a été donnée par les anciens combattants dont les vivants doivent rester dignes pour que leur sacrifice n’ait pas été vain. Il y a également un appel à rester uni, à servir plutôt qu’à être servi. Et puis la tonalité pacifiste domine : que les générations futures n’aient pas à revivre cette épreuve.
Ce que les documents nous montrent et qui peut nous étonner, c’est que les commémorations sont bien moins formelles qu’aujourd’hui. La part des militaires y est d’ailleurs assez réduite. La participation populaire, en revanche, est très forte, avec la participation des veuves, des vieux parents. Les célébrations sont très vivantes. Dans le Nord, les orphéons des mineurs jouent ; en pays chouan, le curé en soutane accompagne le cortège au chant du De profundis. Les enfants des écoles participent, ils chantent eux aussi. Mais pas forcément La Marseillaise, qui n’est pas encore de rigueur.
Beaucoup de drapeaux, sans doute, mais n’allons pas conclure trop vite au nationalisme. Dans les commémorations de 14-18, on ne défile pas devant le drapeau, c’est le drapeau qui défile. De même, lorsqu’une minute de silence est observée devant le monuments aux morts, ce sont les drapeaux qui s’inclinent : c’est la nation qui rend hommage aux morts – et non l’inverse ! Les manifestations du 11 novembre sont extrêmement civiques. Il n’y règne aucune tonalité arrogante.
Il ne faut pas non plus sous-estimer la dimension festive. La journée se déroule avec un rassemblement à la mairie, une messe, la célébration devant le monument aux morts, un repas suivi d’une fête, notamment pour les enfants, parfois même d’un bal. Nous sommes, dans les années 20, dans un temps où les congés payés n’existent pas. On ne sait pas encore ce que sont les loisirs ou les vacances. Le temps s’articule entre le travail et la fête, qui possède toujours une dimension transgressive. Hommage rendu aux morts, le 11 Novembre est aussi une fête : toute la communauté participe à la célébration ; ce n’est pas seulement un temps chômé.
J’ai repéré un éditorial de 1927 dans le journal Le sanglier des Ardennes signé par un membre de l’Union nationale des combattants qui proteste contre la tonalité trop triste de la fête du 11 Novembre ; ce n’est pas comme cela, déplore-t-il, qu’on forme un grand peuple !

L’H : Y a-t-il, dans l’entre deux guerres, des commémorations de gauche et des commémorations de droite ?
A.P : On sent bien sûr des différences dans les discours des maires. En 1932, dans une municipalité de gauche, le maire insistera sur le désarmement, la SDN, l’esprit de Genève. Dans une municipalité de droite, le sermon sera plus moral, avec un appel à l’unité, comme en 1914. A gauche, on évoquera le progrès, à droite, les menaces qui planent sur le pays. Mais cela reste des nuances par rapport à la tonalité générale, largement pacifiste.
Avec néanmoins des limites. Certains monuments aux morts font scandale, comme celui de Gentioux (Creuse) où un enfant brandit le poing devant l’inscription « Maudite soit la guerre ». Les autorités officielles ont toujours refusé d’inaugurer le monument…

  • L’Histoire, Les Collections. 14-18 La Catastrophe-N°61 octobre 2013.
  • Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939. Presses de la FNSP, 1977. Penser la Grande Guerre, essai d’historiographie. Seuil, 2004.

Images:
- Vitrail à droite de l'entrée de l'église Saint-Didier de Clermont-en-Argonne en mémoire du Maréchal-des-Logis Louis Cordier, mort le 5 septembre 1918.
- Inauguration du Monument aux morts à Saint-Amour (Jura) en 1921.