Les confréries - dont s’est fait le spécialiste l’historien François Icher - ( ou guildes, hanses, bannières, jurandes selon les lieux et les époques) ont représenté une formidable avancée en se dotant de règles permettant à la solidarité de s’exercer. Grâce à l’obole (souvent un denier déposé dans une boîte par l’artisan chaque semaine) et la perception d’amendes sanctionnant l’inobservation des règles du métier, les confréries assistaient leurs malades et les orphelins. Elles concouraient également au guet, à la lutte contre les incendies et à l’entretien des systèmes de défense de la ville (des remparts, notamment). En échange, elles avaient obtenu du pouvoir seigneurial puis royal (à qui elles reversaient parfois 50 % des revenus provenant des amendes) des privilèges, celui par exemple du monopole de la vente du pain en semaine à Paris pour les boulangers (talemeliers) ou du monopole du commerce sur la Seine pour les bateliers.

Cependant, dés la seconde moitié du 13ème siècle, leur pouvoir, garanti par une succession de privilèges, est tel que Saint Louis charge Étienne Boileau, prévôt des marchants, de mettre de l’ordre dans l’entrelacs des accords existants. Cet effort aboutira au recensement en 1268, par le biais du Livre des métiers, de 120 corps présents à Paris.

Les puissantes corporations étaient organisées selon une hiérarchie établie : apprenti, compagnon (ou « valet ») et maître.maison_de_l_outil_et_de_la_pensee_ouvriere.jpg L’apprenti, dés l’âge de 12 ans et jusque ses 20 ans révolus, suivait une formation payante (réglée à la signature du contrat ou de façon échelonnée) chez un maître. A l’issue de cette formation, il devenait compagnon et était rémunéré par des gages (appointements). Devenir maître nécessitait l’acquiescement d’un jury de maîtres et la réalisation d’un « chef d’œuvre ». A cette condition, intronisé dans la confrérie, il pouvait enfin ouvrir dans sa ville une boutique (une seule, pas de chaînes au moyen âge) et employer deux ou trois apprentis et le même nombre de compagnons. Or, pour François Icher, très rapidement : « Les intérêts familiaux et le manque de démocratie empêchent l’immense majorité des jeunes d’accéder à la maîtrise : seuls les fils ou gendres des maîtres, ou les plus fortunés capables d’offrir d’onéreux repas aux jurés peuvent prétendre à la maîtrise ». Ce que nous appelons aujourd’hui l’ascenseur social est en panne et de nombreux jeunes sont réduits à la misère. D’où l’apparition d’une contestation de la part des compagnons qui se réunissent, d’abord secrètement (cette clandestinité alimentera la croyance faisant des compagnons les premiers maçons), pour former les compagnonnages.

En rupture face aux confréries, ils voyagent partout en Europe - instaurant selon François Icher « une mobilité des talents » - où ils peuvent trouver des chantiers (la construction des cathédrales et des monastères favorise leur extension). Car, comme le rappelle Christophe Cheutin, maître- menuisier et directeur actuel de la Maison de l’outil et de la pensée ouvrière de Troyes, maison gérée par les Compagnons du Devoir, abritant 11000 outils et plus de 32000 ouvrages techniques anciens et contemporains : « Les ordres réguliers se multiplient alors en Europe, tous voulant établir leur monastère. Et chaque ville se lance dans l’édification d’une nouvelle cathédrale (…) l’Église accueille avec bienveillance cette main d’œuvre très qualifiée ». globe_maison_des_compagnons.jpgTout en améliorant leurs connaissances, les compagnons créent, entre le XIIème siècle et le XIIIème siècle, des communautés fraternelles qui conserveront, toutefois, comme héritage des confréries, une organisation verticale et la tradition du chef-d’oeuvre. C’est le souvenir de ce refus de se soumettre à l’ordre d’un monde fermé, mais aussi le respect de traditions bientôt millénaires que les Compagnons du devoir perpétuent encore aujourd’hui.




· Les Oeuvriers des Cathédrales et la Société Médiévale. François Icher, ed La Martinière, 2000.
· La France des Artisans et des Métiers. François Icher, ed La Martinière, 2003.
· Vivre en ville au Moyen Âge. Science et Avenir, hors série octobre-novembre 2016.