« LA MORT d’UN PRÊTRE 15 mai 1940 – 15 heures

L’abbé Abel DEPECKER tomba à 150 mètres de la maison isolée « barbe en croc », à droite de la voie qui mène à Launois. Très fatigué il avait abandonné des bagages, gobé le seul œuf du poulailler, beurré une tartine.
Nous allions vers l’Ouest.

Surpris par le tir d’autos-mitrailleuses, nous bondissons par delà la route, dans un ruisseau peu profond. –« Rendons-nous » criais-je. Il sort du fossé pour se glisser derrière un tas de petits graviers, dresse la tête (il n’avait plus son casque) regarde l’ennemi bien en face, comme on fixe un élève dont on veut attirer l’attention, lève le bras pour se rendre… ; à la même fraction de seconde une rafale de quelques balles tisonne les cailloux, atteint l’abbé juste au dessus de l’oreille gauche. Mort instantanée.

A peine un petit filet de sang.
« Ah ! » fis-je atterré, les yeux dilatés… « Oh ! » ;;;..
Puis, gémissant, gros de larmes, tremblant de détresse, je criai : « J’vous donne l’absolution ».

Je veux gagner du temps et j’en perds.
J’ai repris mes esprits. Appuyé sur le coude gauche, la main droite levée, sans plus aucun souci du danger, je prononce :
« Ego te absolvo a peccatis tuis in nomine Patris et filii et Spiritus Sancti, Amen »
« Komm ! » (Venez !)
L’engin roulant s’était arrêté à ma hauteur. Une voix nette m’interpellait…
Il était endormi, trop pâle, affreusement paisible, la tête…(Oh ! une mouche déjà ! profanation ! elle s’envole. Merci mon Dieu !) – et le bras reposant doucement sur cet oreiller gris…
Hélas ! je n’ai pu l’approcher, ni le recouvrir, sauf d’un long regard de vénération et d’amour douloureux, du haut de l’auto-mitrailleuse qui m’emmenait.
Je ne sais rien de plus sinon que c’était un saint ».

Aumônier André Lotte. N° 38.440. Stalag IV G. Oachatz Allemagne

Récit reçu. Le 8 septembre 1941

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