Un des écrivains de chevet d’Eric Dupont depuis le lycée est Victor Hugo - qui a souvent sacrifié la véracité des faits au souffle épique - dont Robert Badinter a dit un jour qu’ « il était certainement l’écrivain français qui a le plus compté pour qu’il y ait une justice des hommes ». Et d’ajouter, « avec Albert Camus ». Assurément avec Camus, dont l’exigence de justice est indissociable d’une exigence de vérité qui lui vaudra des attaques et des fâcheries avec certains de ses pairs. Citer Camus en rapportant en lieu et place une bêtise (la bêtise consiste à vouloir conclure, disait Flaubert) dénaturant sa pensée révèle une stratégie pariant sur la sensiblerie des jurés. Sera-t-elle gagnante ? Peut-être. Peut-être pas, mais dans ce cas, pas uniquement parce l’existence de la falsification aura éventuellement été révélée.

Dans Aveux et anathèmes, Cioran notait : « Quiconque nous cite de mémoire est un saboteur qu’il faudrait traduire en justice. Une citation estropiée équivaut à une trahison, une injure, un préjudice d’autant plus grave qu’on a voulu nous rendre service ». Que dire de l’utilisation d’une citation que l’on sait fausse ?

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Le panthéon abrite plus naturellement ceux qui ont inventé et incarné la figure de l’intellectuel et de l’écrivain engagés appartenant au roman national (et non au récit, on peut le regretter) comme Voltaire et Hugo plutôt qu’un moraliste comme Camus. John Ford a retenu la leçon et fait dire à un personnage journaliste à la fin de L’homme qui tua Liberty Valance: « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ». Mais choisir d’imprimer la légende plutôt que la vérité pour renforcer des fondations et unifier (créer le mythe) est une chose, dont il convient de garder à l’esprit qu’il s’agit d’une illusion* nécessaire, absente du projet mondialiste d’Homo consumans qui provoque des retours identitaires, notamment au niveau des régions ; se servir d’une contrevérité pour avancer des raisons au terrorisme (ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas des causes historiques au terrorisme) ou vouloir trouver des circonstances atténuantes qui n'en sont pas au crime en est une autre.

Du point de vue de l’authenticité de la citation, Eric Dupont-Moretti aurait pu faire son marché chez un panthéonisé sans risquer de tomber sur une formule aussi discutable. Pour illustrer - au soutien de la demande de son client - la perception maléfique traditionnelle de l’islam, chez Voltaire par exemple, dans sa pièce « Le fanatisme ou Mahomet », écrite en 1736, où il nomme Mahomet « monstre », « imposteur », « barbare », « Arabe insolent », « brigand », « traître », « fourbe », « cruel », et précise que « de tous les tyrans, c’est le plus criminel ».
Que l’on se rassure, le philosophe des Lumières n’avait pas la détestation discriminante. Dans le Dictionnaire philosophique*, l’article originel de Tolérance, disparu et remplacé, indiquait : « c’est à regret que je parle des juifs : cette nation est à bien des égards la plus détestable qui ait jamais souillé la terre ». Voltaire professait, plus qu’à son tour dans une époque pourtant dure envers les juifs, un anti-judaïsme aussi viscéral qu’abject. Et quand il ne pourfendait pas Mahomet ou le judaïsme, il accablait la religion chrétienne « la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde ».

On le voit, bien qu’équitable il avait une conception assez restrictive de l’idéal de tolérance, y compris envers les individus (il avait appelé publiquement à « punir capitalement » Jean-Jacques Rousseau), qui reste attaché à son nom. Mais il était homme de son temps et on ne peut juger du passé avec une grille d’interprétation étroitement contemporaine. Pas plus que de la formule, à nos yeux liberticide, de Saint-Just « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », si on ne la replace pas dans son contexte historique et si l’on n’a pas à l'esprit la sensibilité exagérée de son temps.

· Le mythe de l’identité nationale. Régis Meyran. Ed Berg international.
· Le Dictionnaire philosophique de 1764 a été expurgé des articles de Voltaire sur « Femme » et « Juif ».

En mars 2012, Mohamed Merah a assassiné, à Toulouse et Montauban, sept personnes :

Gabriel Sandler : 4 ans
Ariehl Sandler : 5 ans
Jonathan Sandler : 30 ans
Myriam Monsonego : 7 ans
Abel Chennouf : 25 ans
Mohamed Legouaf : 24 ans
Imad Ibn Ziaten : 30 ans