Trump fait le bouffon, mais pas plus qu’aucun autre chef d’Etat il ne tolérerait un fol de métier dans son entourage. Le rôle du Fou que l’Ancien régime reconnaissait (tout du moins avant l’invention de la monarchie de droit divin célébrée par Bossuet : « le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même. Les princes agissent donc comme ministres de Dieu et ses lieutenants sur terre. C’est par eux qu’il exerce son Empire »), la République sacralisée ne peut l'admettre. En monarchie républicaine, pas de Triboulet, de son vrai nom Nicolas Ferrial (1479-1536), fou de Louis XII et François 1er, pas de Brusquet, successeur de Triboulet, pas de Chicot (comme Triboulet, il appelait le roi mon cousin), de son vrai nom Jean-Antoine d’Anglerais (1540-1592), fou d’Henri III et Henri IV, que l’adaptation télévisée de la Dame de Monsoreau d’après Alexandre Dumas a popularisé sous les traits de Michel Creton.

Hasard des patronymes ou correspondances, au début des années 70, un dénommé Bill Creton, exerçait son ministère de fou dans le quartier de Mohon, effrayant et amusant les écoliers, à la façon de Caillette sous Louis XII, de son vrai nom Jean Carrelin, appelé le roy des innocents, qui vivait dans le quartier des Halles à Paris. L’historien Maurice Lever rapporte : « D’aussi loin qu’ils apercevaient sa tournure, les enfants, accourant vers lui, l’entouraient en braillant : " Mouche-toi, Caillette ! Mouche-toi ! " Alors, Caillette, baissant docilement sa culotte, se mouchait dans les pans de sa chemise, laissant pendre à l’air sa coulette (vit) et ses dandrilles (testicules), à l’ébahissement des passants et à la plus grande joie des garnements. Parfois, de mauvais garçons lui jetaient de la boue et lui faisaient mille taquineries qu’il souffrait sans rien dire. Mais, il lui arrivait de perdre patiente et de poursuivre ses persécuteurs à coups de pierres, sans jamais en atteindre aucun, car ils détalaient aussitôt, puis revenaient le narguer sous son nez ».
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Dans Le sceptre et la marotte paru en 1983, Maurice Lever écrit : « Durant plusieurs siècles, certaines villes de France eurent l’habitude d’entretenir un fou municipal. C’était le fou de la ville, chargé d’amuser les habitants à l’occasion des fêtes ou cérémonies publiques. Tous les ans, à Lille, la procession de la Fête-Dieu était précédée d’un bouffon municipal auquel on payait des gages annuels pour remplir cet office, bien qu’il appartînt parfois à la riche bourgeoisie de la ville. A Dieppe, un bateleur de métier se livrait, à l’instar de son confrère de Lille, à mille facéties, comme de contrefaire le mort puis de ressusciter, à la grande frayeur de l’assistance, ou de proférer des blasphèmes burlesques à l’adresse de Dieu, de la Sainte Vierge dont on célébrait la fête (l’assomption), ou des saints vénérés dans la région. En 1647, la reine mère (Anne d'Autriche) et le jeune Louis XIV, de passage à Dieppe, assistèrent aux mitouries (solennité se déroulant le 14 août et commémorant la défaite anglaise devant les murs de la ville, le 14 août 1443) et furent si scandalisés par leur licence qu’ils prononcèrent leur interdiction(…) L’emploi de bouffon de ville subsista jusqu’à une période relativement récente. On pouvait encore en voir à la fin du siècle dernier ( XIXéme), dans certaines localités de Belgique ou au Luxembourg. »
A l'extrême sud de l'ancienne principauté de Liège, compte tenu d'une postérité de fols-politiques certaine, l'hypothèse de l'existence d'un semeur de fols à été émise.

Selon Dreux du Radier en 1767, c’est à Troyes que l’on pouvait se procurer les meilleurs fous : « J’ai appris d’un échevin en Champagne qu’on voyait dans les archives de cette ville une lettre de Charles V où ce prince, marquant aux maires et aux échevins la mort de son fou, leur ordonne de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. L’usage en était déjà établi, et la Champagne avait apparemment l’honneur exclusif de fournir des fous (benêts) à nos rois, du temps de Charles V ». A l'en croire, la patrie de l’andouillette était alors celle des andouilles.

l_extraction_de_la_pierre_de_folie.jpg l'extraction de la pierre de folie. Détail. Jérôme Bosch

C’est le Christianisme avec les évangiles qui a opéré à la Renaissance un renversement total de la perception du fou – réprouvé au Moyen-âge comme figure du mal - devenu une figure positive (l’innocent), avant que la Réforme, l’absolutisme (Richelieu, Louis XIV qui sera néanmoins le dernier souverain à avoir un fou auprès de lui pour l’avoir hérité de son père, l’Angély), et les dévots, aient raison de lui. L’âge d’or des fous durera cent ans, de l’avènement de Louis XII (1498) à la fin du XVIème siècle. Avec la Renaissance, le simple d’esprit dont on se gausse (benêt, gobeur de mouches) cède la place au bouffon spirituel et le fou de cour appartient dés lors presque exclusivement à la catégorie relevant de la folie feinte ( Triboulet, Brusquet - il pratiquait un art de l'autodérision empreint d'une scatologie bon enfant toute rabelaisienne, "ma femme est la plus laide que le diable chia jamais'', à l'opposé de la redondance fécale haineuse du Céline fou-antisémite des pamphlets de 1937, 1938, 1941, endossant après-guerre le rôle du fou-expiatoire pour échapper à ses responsabilités -, Chicot…). Le fou sert alors de relais entre le roi et le peuple ; par lui dont il reste l’émissaire, le peuple se fait entendre en contournant le barrage des courtisans. Il est celui qui donne au souverain des informations que le cercle de ses proches lui cache, mais aussi celui qui par son persiflage le ramène sans cesse sur terre et lui renvoie une image de lui caricaturale et grotesque. Mais, il est aussi garant de l’ordre établi : la subversion dénuée de pulsion révolutionnaire qu’il assume symboliquement par sa folie codifiée rend impossible tout autre forme de subversion.

Il eut été dans l’intérêt bien compris des souverains républicains de restaurer le couple roi-bouffon, mais peut-on imaginer ne fut-ce que le maire de Givet ou le maire de Vireux-Wallerand consentir à être interrompus par un sage-fol ou morosophe (même sans grelots et marotte) en ces termes moqueurs : « Tu te trompes, mon cousin… » … sans parler d’une apostrophe comme celle lancée par Maître Guillaume, fol-politique d’Henri IV, à son roi : « Nous sommes en royaume de fouterie ! »

  • Maurice Lever, Le sceptre et la marotte, Histoire des Fous de Cour, Fayard 1983.