A côté de la thèse première faisant du jacobin Delecolle (il s’était fait élire maire de Givet le 24 août 1792 en l’église Saint Hilaire de Givet) l’incendiaire du château, la découverte du compte rendu municipal permettrait, pour André Majewski, d’envisager deux nouvelles hypothèses faisant soit de Licot l’incendiaire dans le but de détruire les preuves de son indélicatesse envers le Duc, soit des Hiergeois, frustrés de ne pouvoir s’approprier ces biens, les auteurs de l’incendie. Mais si l'homme inclinait vers ces deux hypothèses, l’historien s’interdisait d’écarter définitivement celle de la responsabilité de Delecolle, tant les preuves matérielles pour étayer les unes plutôt que l'autre faisaient et font encore défaut.

A charge contre le régisseur du château existe essentiellement le témoignage de Fourchez (type même du personnage vraisemblablement atteint de névrose paranoïaque, que l’on rencontre à toutes époques mais dont l'excitation nerveuse atteint un paroxysme dans les périodes de troubles), dont André Majewski indique que depuis 1790, il harcèle Licot : « Pour lui, Licot vend le mauvais foin à l’armée française et réserve le meilleur aux ennemis. C’est probablement vrai. Licot exploite une grosse ferme sur Vaucelles, au pays de Liège, en plus des biens d’Arenberg en France. Il lui est très facile de jouer sur les deux tableaux…en toute légalité ».
Si André Majewski juge probablement vraie l’accusation de Fourchez, force est de constater que le seul témoignage de celui-ci ne peut suffire à valider une hypothèse reposant sur le simple fait que l’activité de Licot des deux côtés de la frontière lui aurait offert la possibilité de ce trafic. L’occasion ne fait pas forcément le larron. André Majewski, dont la sympathie n’allait pas vers les Thermidoriens, précise qu’ « avec Thermidor, il (Fourchez) disparaît de la circulation ».

Pour ouvrir une parenthèse, les Thermidoriens n’étaient pas tous corrompus ; souvent même, pour reprendre la formule de Georges Lefebvre « ils étaient d’honnêtes gens privés d’hommes de premier plan ». Sans qu'ils aient pu s'en défendre, s'étaient glissés auprès d'eux d’anciens montagnards ou représentants de la convention en mission coupables de prévarication (Billaud-Varenne, Barras, Fréron, Tallien,..) ou s’étant livrés au massacre de masse (Carlier, Fouché, Le Bon,..), associés dans la chute de Robespierre pour s’éviter le couperet. En tout état de cause, la présence d’individus corrompus parmi les Thermidoriens peut difficilement être invoquée pour laver de leurs crimes leurs prédécesseurs jacobins et sans-culottes, parmi lesquels le sinistre Delecolle à Givet.

Parmi les auteurs tenant Delecolle et ses partisans pour les incendiaires du château de Hierges (thèse épousée par Joseph Chot pour son roman Aux Lueurs du Brasier écrit en 1933), on trouve Jules Waslet, né à Ham-sur-Meuse, à qui l’on doit La formation de la Terre de Hierges du XI au XVe siècle et qui a laissé une suite d’articles sur l’histoire de Hierges parue dans Le Narrateur ( journal de l’arrondissement de Rocroi) entre 1909 et 1913. Et l'année qu’il propose pour situer l’incendie n’est pas 1792, année retenue d’abord par de nombreux auteurs, comme le rappelle André Majewski, mais plutôt l’année 1793 : « A une date qu’il n’est pas possible de préciser, probablement en 1793, Delecolle et ses partisans incendièrent les châteaux de Hierges et de Beauraing ; la chapelle de notre castel, déjà pillée auparavant, fut également la proie des flammes. Déjà le 7 septembre 1792, Delecolle avait décrété qu’on se rendrait au château de Hierges pour prendre les canons, armes et munitions. » Et Waslet de citer : « En 1793, on fait aller les bourgeois à Beauraing, à Baronville, à Matagne, à Focand pour piller les châteaux. L’on ramenait tous les meubles et glaces, puis on mettait le feu : grain, foin, tout brûlait ; les cinq brigands municipaux de Givet (Delecolle et ses acolytes) se partageaient les meubles, puis vendaient le reste (JOURNAL DE BRIQUELET) ».

Qu’en conclure ?
Qu’il n’existe pas d’antagonisme entre le fait que l’incendie ait eu lieu en 1793, période retenue par André Majewski en se fondant sur l’existence du compte rendu de la Municipalité découvert par Ardenne Wallonne…et le fait qu’il ait bien été perpétré par Delecolle. En effet, selon Waslet, à cette date, celui-ci pille et incendie en série. Et l’émigration de Licot en 1793, laissant le château sans défense, peut en réalité avoir servi le projet de pillage et de destruction de Delecolle. Est-ce à dire qu’il convient de faire fi des thèses faisant de Licot ou des habitants de Hierges les incendiaires du château, certes non, la même prudence qu’observait André Majewski pour rejeter définitivement la culpabilité de Delecolle étant requise dans l’autre sens.

On trouvera reproduit ci-dessous, un passage d'un article de Jules Waslet consacré à l’incendie du château de Hierges.


Hierges_par_Jules_Waslet.jpgL_incendie_du_chateau_de_Hierges_sous_la_revolution_p39.jpg