Mercredi 12 août 1914

Puiseux ( Ardennes ) – Mon carnet, mon cher carnet, la plus intime chose que je possède ici ! Comme je suis heureux de t’ouvrir, de causer avec toi ! Quelle journée remplie, Mon Dieu ! Je suis éreinté. Heureusement que notre gentil petit sergent m’a offert de partager un lit qu’il a trouvé chez une brave femme du pays. Ce matin, nous avons été à l’exercice de la compagnie, en pleins champs. Cette vie toute nouvelle m’intéresse au plus haut degré, et puis ce beau temps continu, le soleil, l’air pur me font oublier absolument la cause de notre présence en ces belles ardennes. Va-t-on vraiment se battre ? Va-t-on vraiment se tuer ? Avons fait des bonds de tirailleur dans un vallon. Je suivais le capitaine, mais au commencement, étant resté un peu à l’arrière, j’ai eu ce joli coup d’œil de toutes ces files d’hommes qui se dispersaient dans les blés mûrs, se couchaient, se relevaient, comme de longs serpents ou comme des trains de chemin de fer ! Cet après-midi ai fait une folie : une trentaine de kilomètres à la recherche du 74e que je n’ai pas trouvé. J’étais à 10 kilomètres de Mézières ! J’ai cru en revenant que j’allais tomber sur la route, vraiment ! Ce matin, le sergent et moi, nous avons fait le beurre ! Chez notre bonne femme de propriétaire : c’était très amusant et nous nous sommes régalés de tartines délicieuses ! La soupe sur un feu improvisé devant une grange, la toilette en plein air, dans un seau : n’est-ce pas là encore, quelques bonnes heures !

Maurice Maréchal

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23 octobre 1915

Thil ( Marne ) - La petite église à moitié éventrée, l’intérieur mis à sac.Eglise_de_THIL.jpg Au milieu des plâtres et des pierres effondrées, une chaise est redressée. On est venu prier dans ce chaos, le livre est encore ouvert sur le dossier. Les arbres sont déchiquetés, les racines tordues gémissent vers le ciel, une tombe d’un soldat français, quelques pelletées de terre sur le mort de qui on aperçoit les deux bouts de soulier sont autant d’éloquentes choses qui réclameraient bien davantage urgence que les articles haineux des journaux de Paris ! Saint-Saëns contre Wagner. Quelle bêtise ! Parce que des brutes ont assassiné, vouloir à toute force s’attaquer aux génies de l’autre race * pour les renverser sinon les amoindrir ! Toutes ces querelles passeront, heureusement, et les œuvres vraiment dignes de vivre resteront, malgré les crimes, malgré la méchanceté, malgré les criailleries des journalistes en mal de patriotisme !

Maurice Maréchal

  • la notion de race désigne ici, stricto sensu et dans une acception alors ordinaire, les caractéristiques culturelles, linguistiques ou religieuses d’une nation, le concept de nation recouvrant alors la même réalité que celui de pays. Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale et l’holocauste que la Communauté Internationale invalidera juridiquement cette notion, posant pour principe que « toute doctrine fondée sur la différentiation entre les races ou sur la supériorité raciale est scientifiquement fausse, moralement condamnable et socialement injuste et dangereuse et que rien ne saurait justifier la discrimination raciale, ni en théorie ni en pratique ». Las, à l’heure des théories suprémacistes, la notion de race retrouve le sens qu’elle avait au XVe siècle, lors de la traite transatlantique, sens fondé sur les différences physiques…et, par ailleurs elle apparaît à certains comme une explication ( parmi d'autres : permanence des crises économiques et financières, perte d'influence dans un monde multipolaire, résurgence d'un islamisme radical, etc.. ) d’un certain nombre de phénomènes sociaux ( xénophobie, repli sur soi, montée du populisme... )