Le 11 mars 1892, la maison du magistrat qui avait dirigé le procès sautait. Le 18 mars, une caserne était dynamitée. Le 27 mars, l’immeuble où demeurait l’avocat général subissait le même sort. Panique, perquisitions menées dans tout le pays. Des propriétaires bailleurs prirent soin d’afficher des pancartes sur leurs immeubles indiquant que n’y logeait aucun magistrat. Le jour même de l’ouverture du procès de Ravachol, auteur du dynamitage des résidences du président et de l’avocat général, un restaurant sautait et deux personnes étaient tuées. La population réalisa que des attentats aveugles étaient menés en parallèle à ceux visant les traditionnels représentants de la société. S’ensuivit une série d’attentats à Paris faisant plusieurs morts, au café Terminus fréquenté par la petite bourgeoisie et de modestes employés, faubourg Saint-Jacques, rue Saint-Martin. Le 15 mars, l’anarchiste belge Pauwels sautait dans l’église de la Madeleine avec sa bombe. Pendant deux ans, une demi-douzaine d’hommes, sans se connaître, sans plan établi, semèrent la mort. Pour citer le journaliste ( et militant nationaliste ) Roland Gaucher : « Un jour, ils quittent leur logis un paquet sous le bras, et ils frappent ». Cette vague dura jusque l’assassinat du président Sadi Carnot le 24 juin 1894, par un jeune déséquilibré se réclamant de l’anarchie, Caserio.

Ravachol.jpgRavachol avant de commettre ses attentats au nom de la cause anarchiste avait étranglé pour le voler un vieillard de quatre-vingt-treize ans, puis avait déterré le cadavre d’une morte pour dérober les bijoux avec lesquels elle avait été inhumée. Il était, de surcroît, suspect dans trois autres crimes. Ravachol est certainement un hors la loi pour lequel l’anarchisme a pu représenter une justification à son goût du crime. De nos jours, de même façon, des djihadistes au passé de délinquants, parfaitement ignorants des choses religieuses, trouvent dans la cause islamiste une décharge pour assouvir leur penchant criminel.

Pour Emile Henry, jeune bourgeois et brillant élève, poseur de la bombe au café Terminus, « on ne peut être bourgeois et innocent », raison pour laquelle il a « frappé dans le tas, sans choisir ( ses ) victimes ». Son fanatisme résulte, sans doute, à la fois de la haine de soi et d’un ressenti exacerbé de la laideur et de l’injustice de la société. Un Audry Maupin, dans la mouvance révolutionnaire-anarchiste ( auteur avec Florence Rey d’une fusillade contre des policiers le 1er octobre 1994 ) présente un profil très similaire. Il n’est pas anodin qu’un de ses comparses d’alors, très différent, soit Mehdi Nemmouche ( il aurait été en contact avec Adeslam et Abaaoud, " logisticiens " des attentats de Paris ), tueur du musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014. De l’anarchisme révolutionnaire au djihadisme terroriste, il n’y a qu’un pas. Peu importe la cause pourvu qu’elle justifie le crime.

La_dynamite_a_la_Chambre.jpgA l’inverse de Ravachol, Auguste Vaillant, né à Mézières le 27 décembre 1861 et guillotiné à Paris le 05 février 1894, a connu la même enfance misérable, mais s’est refusé au vol et au crime ( il a lancé le 09 décembre 1893 une bombe dans l’enceinte du Palais-Bourbon qui a fait quelques blessés parmi les députés ) ; il voit dans l’anarchisme l’outil d’une société plus juste envers les malheureux : « Je suis revenu en France ( après avoir tenté l’aventure en Amérique pour fuir la misère ), où il m’était réservé de voir souffrir les miens d’une manière atroce. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j’ai porté la bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales ». Si Vailland, tempérament paisible, se résout à la violence, c’est à cause de la seule misère, il n’y a pas d’esprit de vengeance chez lui, mais une révolte contre l’injustice de la société et une exigence d'égalité. Cette révolte et cette exigence, on les retrouve dans les livres de Vallès ( l’insurgé ), de Louis Guilloux ( le Sang Noir ). Elles sont étrangères aux motivations des terroristes islamistes politiquement incultes d’aujourd’hui, nouveaux Haschischins qui, en échange d’une promesse de paradis, n’ont pour Dieu que la mort et pour maîtres que les récentes incarnations du « Vieux de la Montagne », les Oussama Ben Laden ou Abou Bakr al-Baghdadi. Si les anarchistes voulaient accélérer la marche trop lente de l’histoire vers la révolution et la liberté, les terroristes islamistes ont pour dessein de l'abolir. attentat-sarajevo.jpg Quand l’anarchisme croisera les chemins du nationalisme, cela aboutira, le 28 juin 1914, à l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, par de jeunes combattants du nationalisme serbe enivrés de doctrine anarchiste ( au procès, l’un d’entre eux, Cabrinovic, dira au président être « nationaliste, mais avoir conservé ses idées anarchistes » ), et aux dix millions de morts de la grande guerre.