Bien sur, et pour ne parler que des écrivains américains, Philip Roth ou Don de Lillo ont une oeuvre considérable et correspondent davantage à l'idée que l'on se fait d'un Nobel de Littérature, la littérature, axée sur le signe, étant véritablement l'art du langage, alors que la poésie se situe plus du côté de la musique ( cf l'importance de la musicalité chez Verlaine ). Mais cela n'a pas empêché que soit distingué unanimement, par le passé, un Saint John Perse, pour l'Université poète " sérieux " ( avec Mallarmé ) s'il en est, à défaut d'être écrivain. Le hiatus ne se situe donc pas entre la Littérature ( crée par des écrivains ) et la Poésie ( crée par des auteurs/poètes ), mais entre Art savant et Art populaire.
Or, la littérature au 20ème siècle, de Joyce à Roth, en passant par Céline, Genet, Beckett, Lowry, n'a cessé d'effacer les frontières entre genres ( récit / théâtre, chant / chanson, langage écrit / langage parlé ). L'Ulysse de Joyce est truffé de ritournelles, parfois triviales, surgissant à la conscience des personnages. Et pendant que la littérature empruntait aux genres populaires, des auteurs ou auteurs-compositeurs donnaient une nouvelle dimension à la chanson en lui conférant une qualité d'écriture alors inconnue, en choisissant des thèmes jusqu'alors réservés à la poésie " écrite " et à la littérature. Que ceux qui en doutent prennent le temps d'écouter La mémoire et la mer, Cette blessure, ou La the nana, de Léo Ferré.

En France, la contestation du Nobel attribué à Dylan se fonde sur une critique singulière qui consiste à lui dénier une oeuvre ; ce que l'on entend peu dans le monde Anglo-Saxon où les détracteurs de Dylan, plus conscients de son génie et de son expression associant texte ( que l'on ne peut isoler ), support musical et voix peu académique, considèrent simplement, et avec justesse, que l'oeuvre littéraire de Roth, celle de Don de Lillo, ou celle de Richard Ford, auraient méritées d'être honorées, tout en reconnaissant l'apport important de Dylan à la culture américaine. Pierre Assouline, membre de l'Académie Goncourt ( donnez moi 40 trous du cul et je vous fais une Académie française, disait Clemenceau ), affirme péremptoirement : " Il n'a pas d'oeuvre ", ce qui est faux, l'oeuvre en question consistant en un corpus de plusieurs centaines de chansons, contenant de nombreuses références à la bible, à des auteurs et à leurs textes ( T.S Elliot, W. Whitman..), et présentant des caractéristiques formelles communes avec l'oeuvre incantatoire d'un Allen Ginsberg, ou avec celle d'un William Burroughs ( association de mots aléatoire créant du sens ), et une peinture des déshérités proche de celle de Nelson Algreen ( " la rue chaude ", 1956, Gallimard ). Cela, c'est de la littérature. Après, libre à Assouline ou à d'autres de ne pas l'apprécier, mais leur contestation reflète, en vérité, les conservatismes et la réaction, artistique, morale, politique, en oeuvre dans la société française. Plus que l'absence d'oeuvre avancée, c'est le passeur réussissant à faire reconnaître une tradition artistique populaire ( dette affirmée envers Woody Guthrie ), l'icône de la contre culture des années 50-60 dans la société puritaine et normative américaine, ainsi que son engagement dans la lutte pour les droits civiques et en faveur de l'émancipation de l'individu, qui sont visés.