Cet entretien, je ne l'avais pas demandé. Il a lui-même une histoire, assez significative pour que je la raconte ici, pour la première fois. J'étais en Algérie depuis plusieurs jours, en reportage pour La Croix. J'avais rencontré de multiples personnes de tous bords. Alger était calme: l'armée avait mis à mal une bonne partie de l'organisation du FLN (Front de libération nationale). Mais qui pouvait dialoguer avec des Algériens comprenait bien vite que cette victoire militaire avait été payée d'une défaite politique. Ceux qui osaient parler, même parmi les plus modérés, chuchotaient souvent que les méthodes de la répression les faisaient basculer dans le camp nationaliste. Revenait, obsédante, la question de la torture, et celle des disparitions: des hommes, des femmes parfois, qui avaient été arrêtés et dont on n'avait plus jamais eu de nouvelles, dont les cadavres, pensait-on, étaient jetés à la mer, lestés d'une pierre. 3 000 était le chiffre le plus souvent avancé alors. Jacques Chevallier, le maire d'Alger, me parla même de 5 000. Un après-midi, j'avais rencontré un avocat, Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, avec lequel j'avais correspondu, des années plus tôt, pour de tout autres raisons. Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone: "Vous allez entendre." Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. "Mon colonel, je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été torturé par vos services." Réponse du colonel (que je résume): "C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu." La torture était de règle; la non-torture, l'exception. Il faut ajouter que toutes les interventions d'avocat n'étaient pas aussi efficaces. La plupart du temps, quand une personne était arrêtée, on ignorait par qui, on ne savait pas davantage où elle avait été emmenée (sauf dans la villa Susini de sinistre mémoire, connue de tout le monde), et les chefs militaires eux-mêmes n'auraient pu le dire sans de longues enquêtes: les paras sont des gens formés au travail en petits commandos, assez autonomes, qui ne se croient pas obligés de rendre compte sur l'heure. Me Popie me fournit lors de cette rencontre une liste de ses clients disparus en indiquant dans quelques cas par quelle unité militaire ils avaient été arrêtés (j'en ai publié par la suite une partie dans mon journal, qui fut saisi, bien entendu). Comme il devait partir dans la direction de mon hôtel, l'avocat me prit à son bord. Je notai la présence d'un revolver dans sa boîte à gants. Je lui en demandai la raison. "Je suis, me dit-il, en danger de mort." Je crus qu'il exagérait. J'avais tort. Vers la fin de la guerre, l'OAS (Organisation armée secrète) du général Salan le fit exécuter au poignard par deux légionnaires, qui prirent leur temps pour le faire et qui ne payèrent pas très cher, par la suite, cet assassinat. Le soir même, je dînais chez le commandant Hélie de Saint Marc, du 1er régiment étranger de parachutistes, qui devait, par la suite, participer activement au putsch des généraux. Je connaissais sa famille. Je savais que tout jeune, gamin presque, il avait participé à la Résistance, puis été déporté. Une figure de héros. Il avait invité quelques jeunes officiers de la 10e DP. Je ne souhaitais pas parler, au cours d'une réunion amicale, de ce que j'entendais depuis des jours. Mais l'un ou l'autre, bientôt, s'en prit à la presse: L'Express, Témoignage chrétien, surtout jugés coupables de salir l'armée française en dénonçant la torture ou les exécutions sommaires. Agacé, puis irrité, je finis par sortir de ma poche la liste que m'avait donnée l'avocat. Quelques disparus avaient été arrêtés par les unités que ces officiers commandaient. Commença un long débat. Le lendemain matin, presque à l'aube, je reçus à l'hôtel Aletti, où je logeais, un appel téléphonique du commandant de Saint Marc. "Si vous êtes d'accord, vous pouvez voir Massu, il nous attend." Les conditions étaient claires: rien ne devait filtrer de cet entretien. J'acceptai, quoi qu'il m'en coûtât par la suite quand mes articles sur la torture me firent qualifier de menteur. Hélie de Saint Marc m'emmena dans sa Jeep, chez Massu. Il n'existait donc pas de doute sur l'existence de la torture, les exécutions sommaires. Ce ne fut pas un phénomène limité à Alger, ni à la bataille d'Alger, en 1957. Les photos que publie L'Express dans ce numéro datent de 1959 et 1960, elles ont été prises dans le Constantinois par des soldats français eux-mêmes. Je les détiens depuis quarante ans et n'avais jamais voulu les publier, mais voici venu le temps de l'Histoire. Dans le bled, comme on disait, les exactions de troupes françaises comprenaient aussi des viols, des destructions de gourbis. Toutes les troupes françaises? Il exista des exceptions. On connaît le cas des divisions commandées par les généraux Buis ou de Bollardière, tous deux décédés aujourd'hui, mais qui auraient pu en dire long sur le sujet. Il y eut d'autres unités, à des échelons inférieurs, qui se comportèrent mieux également. L'attitude des officiers et sous-officiers de carrière était décisive. Mais je pourrais raconter des dizaines et des dizaines d'histoires. Une, parmi d'autres. Presque banale. J'étais ce dimanche-là à Affreville, une grosse ville de la vallée du Cheliff, où résidaient nombre de pieds-noirs dont je voulais connaître les sentiments et la situation. Je décidai d'aller voir, notamment, le curé, après la messe. Il ne me reçut pas très bien, ne m'apprit pas grand-chose: la presse parisienne n'avait pas bonne presse. Un soldat, un séminariste qui faisait son service militaire, lui avait servi la messe. Ce garçon me chercha ensuite dans la ville: il voulait me dire qu'infirmier dans son unité il devait, chaque matin ou presque, soigner des hommes qui avaient été torturés toute la nuit et dont les cris obsédaient souvent les soldats qui ne participaient pas à ces opérations. La torture le plus souvent pratiquée, un peu partout, fut vite connue sous le nom de "gégène": c'était le passage d'électricité à travers le corps par l'intermédiaire d'électrodes placées parfois dans le sexe des femmes et reliées à un magnéto. On a souvent affirmé que le général Massu se l'était appliquée à lui-même, «pour voir». Je ne peux l'affirmer. Il m'a dit, je m'en souviens, qu'il ne fallait pas exagérer, que ce n'était pas "terrible". D'autres, quoi qu'il en soit, étaient destructrices: absorption forcée de plusieurs litres d'eau à l'aide d'un tuyau de caoutchouc placé dans la bouche, ce qui pouvait entraîner la mort, coups multiples, ongles arrachés, immersion dans une baignoire jusqu'à étouffement, pendaison par les poignets durant des heures, les pointes des pieds frôlant le sol. Celle-ci fut appliquée aussi à des femmes. On n'écrit pas cela aisément. Il y en eut d'autres, plus affreuses. L'action de nombreux terroristes ou combattants du FLN ne l'était pas moins. Entrons donc dans le débat, un débat auquel j'ai participé, sur le terrain, très souvent. Situons d'abord les acteurs. Les nationalistes algériens, d'abord. Le 1er novembre 1954, leur insurrection, qui ne manquait pas de motifs (inégalité des droits entres Européens et "musulmans", élections généralement truquées, promesses non tenues de libertés nouvelles, répression sauvage du 8 mai 1945, etc.), avait consisté en l'attaque de quelques gendarmeries ou sentinelles de garde à l'entrée des casernes, la pose de bombes de faible puissance et, déjà, l'exécution dans les Aurès (Est algérien), d'un civil, un instituteur, Guy Monnerot, dont le seul tort était d'avoir pris place dans un car auquel quelques fellagas (les rebelles armés) tendirent une embuscade. A mesure que les années passèrent, leur action devint plus sauvage. On parlait dans l'armée du "sourire kabyle": égorgement de pieds-noirs ou d'Algériens supposés favorables à la France dont on avait tranché le cou et fourré le sexe dans la plaie. Il y eut ainsi, en mai 1957, l'horrible massacre de Melouza, où les hommes du FLN tuèrent à coups de pioches, de balles bien sûr, d'armes blanches, les habitants d'une région, au sud de Bougie, qui étaient nationalistes aussi, mais dissidents. Il y eut, encore, pendant la bataille d'Alger, de nombreux attentats, dans les bars, à des arrêts d'autobus, qui tuèrent bien des innocents. L'ethnologue Germaine Tillion avait, à cette époque, obtenu de Yacef Saadi, qui dirigeait le terrorisme dans la ville, une sorte de trêve: qu'il en finisse avec les bombes; le pouvoir français, en échange, en finirait avec les exécutions capitales. Celles-ci étaient fréquentes. En fut victime, notamment, Fernand Yvton, membre du Parti communiste algérien, qui avait préparé une bombe en prenant soin qu'elle n'éclate, dans les installations d'Electricité et Gaz d'Algérie, qu'après le départ du personnel. Cette trêve fut rompue par la partie française (Maurice Bourgès-Maunoury dirigeait le gouvernement). Le pire continua. Le pire, c'était le cycle infernal terrorisme-répression (qu'il ne faut pas confondre, bien entendu, avec un génocide). Dans un tel cycle, si déshonorant, la question n'est pas: qui a commencé le premier?, mais: qui s'arrêtera le premier? Personne ou presque. Le FLN a continué. Jusqu'au bout. Après l'indépendance aussi, en massacrant de manière horrible les harkis, des Arabes et des Kabyles qui, pour toutes sortes de raisons, avaient choisi le parti de la France. Puisque l'on parle aujourd'hui de devoir de mémoire, il importe de se souvenir de cela aussi. Deuxième acteur, l'armée française. Quand commence la guerre d'Algérie, elle est meurtrie. Nombre de ses cadres ne peuvent se glorifier de leur attitude entre 1940 et 1945. Les plus jeunes, eux, ou ceux de la France libre et de la Résistance, ont été entraînés ensuite dans la guerre d'Indochine, où ils avaient le sentiment d'être lâchés, au loin, par leur pays. Une sale guerre. Pire encore, je le crois, que celle d'Algérie: j'ai appartenu à l'infanterie coloniale, j'ai recueilli assez de témoignages. La fin de cette guerre-là s'appelle Dien Bien Phu. L'humiliation. En 1956, beaucoup d'entre eux, comme Massu, participent à l'expédition de Suez, lancée par le Français Guy Mollet, dirigeant de la SFIO (le nom, alors, du parti socialiste), président du Conseil, en accord avec le Premier ministre britannique Anthony Eden et les Israéliens. Les Français, là, commencent par gagner. Mais les Etats-Unis et l'URSS font les gros yeux. Français et Anglais sont contraints de cesser le combat contre les troupes de Nasser, qu'il s'agissait d'abattre. Voilà les cadres de notre armée frustrés d'une victoire. Ils ne s'en remettront jamais tout à fait. Ils méprisent le pouvoir politique qui les envoie se faire tuer sans savoir exactement ce qu'il veut, et dont les têtes changent souvent. Il n'ont pas vraiment tort, même si leur sens politique à eux, les jeunes officiers, est d'un simplisme déconcertant. Ils croient lutter en Algérie contre la subversion communiste; ils disent "les Viets" en parlant des fellagas; ils tracent, raisonnant en termes de stratégie, une flèche rouge qui, partant de la Russie, atteint l'Atlantique par le Moyen-Orient et le Maghreb en contournant l'Europe par le sud. Le pouvoir politique, c'est le troisième acteur. Il transfère à l'armée, à Alger, tous les pouvoirs de police. Autrement dit: débrouillez-vous. Une folie. S'attaquer à l'appareil souterrain du FLN est une oeuvre policière ardue à laquelle les militaires ne sont pas évidemment préparés. Dans le bulletin ronéotypé "Messages des forces armées", un officier anonyme parle en juillet 1957 de "confusion totale et permanente". Il s'interroge: "A quelles règles se raccrocher? A quelle expérience? En fonction de quels critères juger?" Lourde est la responsabilité d'un pouvoir politique désemparé, lâche, qui laisse les exécutants se dépêtrer seuls dans un tel bourbier. La torture, les exécutions sommaires, le pire, Guy Mollet, président du Conseil, le savait; Robert Lacoste, ministre de l'Algérie, le savait; Max Lejeune, secrétaire d'Etat aux Forces armées, le savait; les radicaux Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, présidents du Conseil en 1957 et 1958, le savaient. L'opposition le savait aussi, comme le démocrate-chrétien Georges Bidault, qui osa pourtant déclarer à la tribune de l'Assemblée qu'il fallait employer en Algérie "tous les moyens, mais seulement les moyens, que l'on pouvait enseigner aux petits enfants des écoles". Tous ces hommes, anciens résistants, perdus, dépassés. Et quand de Gaulle arrivera au pouvoir, la gangrène perdurera en dépit des efforts de l'homme qu'il nommera en Algérie, Paul Delouvrier: les images que L'Express publie aujourd'hui datent, il faut le rappeler, de 1959 et 1960. Le pouvoir politique, pendant la plus grande partie de cette guerre, a été totalement impuissant. Exemple: en 1957, j'ai rencontré à Alger un notable de Tizi Ouzou, capitale de la Kabylie. La cinquantaine, époux d'une Française, possédant là un commerce et la pompe à essence - ce qui n'était pas rien. Un homme très modéré, sage. Quelques heures plus tard, il est arrêté. Par qui? Mystère. Je l'apprends, je me sens impliqué dans cette affaire. J'ai quelques relations au cabinet de Robert Lecourt, ministre de la Justice. Je téléphone donc à Paris. Alger se moque d'eux: de quoi se mêlent ces Parisiens? On ne trouvera la trace de ce monsieur - appelons-le Mustapha X - que bien plus tard. Entre-temps, il aura été, comme de règle, torturé. Alors, la torture? Entrons dans le débat. Lorsque des militaires ont entre leurs mains un homme dont ils pensent, avec une certitude presque absolue, qu'il connaît le lieu où sont entreposées des bombes, on peut comprendre - non approuver - que "pour le faire parler" ils emploient des moyens, disons, anormaux, dans l'espoir de sauver des innocents. Lorsque les soldats ont trouvé des camarades sauvagement mutilés, on peut comprendre qu'emportés par la colère ils se livrent à des violences sur les Arabes jugés complices du crime. Il n'y a pas de guerre propre.

Mais le premier cas, souvent cité comme justification aujourd'hui encore, s'est peu produit. Il était très rare d'avoir entre les mains un dépositaire de bombes, ou un homme qui "savait". Sous la torture, en outre, les gens avouaient n'importe quoi pour échapper, ne serait-ce qu'un instant, à l'insupportable douleur. Mustapha X, dont je parlais, m'a dit après sa libération: "S'ils avaient voulu, je leur aurais dit que j'avais chez moi un sous-marin." Les Algériens du bled, volontiers procéduriers, et souvent en litige pour la propriété d'une chaise, d'un mouton ou d'un bout de terrain, ont ainsi dénoncé leurs adversaires, ou l'ennemi traditionnel de la famille.
Un grand nombre de ces tortures n'avaient d'ailleurs pas pour but la recherche du renseignement immédiat. On torturait par routine - ou par sadisme, sale maladie qui s'attrape vite - des suspects à peine suspects, avant tout interrogatoire. Où on les plaçait dans des postures humiliantes, les femmes surtout, des postures qui n'étaient absolument pas nécessaires pour obtenir de quelconques aveux, la souffrance physique y suffisant amplement. J'ai parfois cité à mes interlocuteurs d'alors ce qu'avait écrit le pape Pie XII, pour qui la torture lèse un droit naturel même lorsque l'accusé est réellement coupable. J'ajoutais qu'à plus forte raison elle était inadmissible s'agissant d'un simple témoin ou d'un suspect. Tous les prêtres, sur le terrain et en France métropolitaine, ne partageaient pas, il est vrai, ce sentiment, mais un bon nombre, quand même, approuvaient Mgr Duval, l'archevêque d'Alger, plutôt conservateur, qui ne cessa de dénoncer, clairement, ces pratiques. A ces citations de Pie XII, mes interlocuteurs militaires me répondaient, eux, par l'argument de l'efficacité.

L'efficacité policière immédiate fut relative, je viens de le dire. Le résultat politique fut lamentable. Par l'effet du mystérieux "téléphone arabe", toutes les fautes de l'armée - et, moins souvent, de la police, mieux formée à ce type d'activités - étaient connues dans toute l'Algérie et provoquaient une réaction de solidarité avec les victimes. Les médiocres victoires sur le terrain entraînèrent une grave défaite politique. Restait, pour les journalistes, une question: ce que nous savions, devions-nous le dire? Pour en avoir dit, un peu, moins que ce que je savais, j'ai été condamné à mort par l'OAS; on a rapporté à la direction de mon journal des propos attribués au général Massu, selon lesquels, si je remettais les pieds en Algérie, il m'en "ferait voir" (vraie ou fausse, cette rumeur eut pour résultat que l'on m'interdit d'y retourner, par prudence, pendant plusieurs mois); j'ai reçu bien des menaces, souvent anonymes. Mais quoi? Il fallait le dire. Parce que l'essentiel était en jeu: l'âme de la France, les droits de la personne. Parce que, pour ma génération, de tels actes avaient été jusque-là, naïfs que nous étions, l'exclusivité des SS et de la Gestapo. Parce que le dire, en un temps où les médias étaient, pourtant, moins puissants qu'aujourd'hui, était l'un des moyens d'empêcher que cette gangrène - qui a traumatisé toute une génération d'appelés silencieux sur ce drame - ne s'étende davantage.