stc.pngRégis Debray : « C’est quand la France de la III ème République s’est moulée dans un Hexagone saumon sur les cartes murales de l’école qu’elle s’est lestée de La Légende des Siècles et du Tour de la France par deux enfants. La misère mythologique de l’éphémère Union Européenne, qui la prive de toute affectio societatis, tient en dernier ressort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins déclarer où elle commence et où elle finit (…) La frontière a cette vertu, qui n’est pas seulement esthétique, de charmer la route, en mettant un milieu plus ou moins anodin sous tension ». C’est ce qui faisait le charme des promenades dominicales, lorsque l’on traversait la frontière, qu’aux lignes jaunes sur le goudron succédaient des lignes blanches et que l’on appréhendait la nationalité des conducteurs par la lumière jaune ou blanche des phares. L’échec de l’Europe, c’est de vouloir imposer les mêmes règles partout et de feindre de croire qu’un Lituanien et un Italien, ou un Grec et un Allemand, sont semblables, ce qu’ils ne sont pas, comme le rappellent les crises qui la secouent. Et d’ignorer les frontières linguistiques et culturelles, auxquelles s’intéresse le véritable cosmopolite, et non le business man.

st3.png« Le principe de laïcité portait un nom : la séparation. La loi au forum ; le privé à la maison ». Ce qui était valable sur le plan confessionnel, l’était aussi pour le reste. « Il n’y a plus de limites à parce-qu’il n’y a plus de limites entre (…) Entre les affaires publiques et les intérêts privés, entre le citoyen et l’individu, le nous et le moi-je ». L’égalitarisme, ce grand fossoyeur de l’égalité, et la rémission systématique et répétée des fautes, ce pardon profane, ont aboli les frontières qui ont pu interdire, l’espace d’un moment, à un margoulin d’être en charge des affaires publiques, à un individu privé de discernement d’être élu. La frontière entre ce qui est souhaitable pour le bien général et l’ambition personnelle n’existe plus, ou plutôt l’intérêt général est relégué derrière la satisfaction de cette ambition. L’absence de séparation est aussi une perte des valeurs, ces frontières verticales.

La frontière est ambivalente, elle dissocie et réunit à la fois. Elle est empreinte de sacré ( du latin sancire : délimiter, entourer, interdire ). Les grands fleuves, Rhin, Amour, Danube, Nil, séparaient des peuples, mais les liaient par la même culture. Pour beaucoup, la frontière, c’est ce qui permet d’offrir asile, hospitalité et protection, en séparant et réunissant à la fois. Pour le Front National et sa présidente, la frontière doit être un rideau de fer : « l’absence de frontières nationales représente une folie criminelle ». Or, ces frontières nationales existent, sont reconnues et acceptées par tous, hormis des criminels, qu’aucun contrôle n’empêchera jamais de passer. Ce n’est pas de frontière dont parle Marine Le Pen, mais d’un mur, qu’elle voudrait ériger. Or, quand les frontières, parce-qu’elles reposent sur le consentement, sont intangibles, les murs sont éphémères.