Mon ami observa alors qu’il connaissait, ici-même, un individu qui prenait la chaussée devant son domicile pour son chez soi. Il avait commencé par installer des vasques destinées à recevoir des fleurs, puis d’autres objets. Bientôt, il en vint à considérer comme une folie et une atteinte à sa propriété que des automobilistes veuillent garer leur véhicule à cet endroit et fit valoir qu’il « interdisait toute intrusion chez lui ». A l’écoute du moindre bruit de moteur ou de pas, il bondissait comme un diable de sa boite pour déloger l’importun. Ce cas revêtait une dimension pathologique d’autant plus évidente qu’il étendit rapidement cette prétention à toute voie longeant un immeuble, bâti ou non, lui appartenant, et il en possédait plusieurs.infoviteb.jpg A ce trouble vint s’en ajouter un second. Il fut bientôt persuadé que ces « chez soi » imaginaires avaient une superficie moindre que celle qu’il était en droit d’attendre, et qu’on l’avait donc spolié. Perdant l’esprit dans des calculs sans queue ni tête, accumulant des documents sans rapport, ruminant et nourrissant des sentiments de haine, il adressait des courriers de revendication à « ses persécuteurs », contre lesquels il échafaudait des plans afin de les démasquer. La maladie s’aggravant, il en vint à croire que son chez soi s’étendait immédiatement à droite et à gauche et que les immeubles où habitaient ses voisins étaient en réalité les siens. Ce qu’il révéla à ses enfants, emportant la conviction de l’un d’entre eux, ce qui entretient le doute en ce qui concerne la cause du dérèglement, génétique ou lésionnelle. Les dernières missives reçues pas ses destinataires, laissant à penser qu’il se persuadait que le bourg lui appartenait, montraient qu’il avait perdu tout sens du concret. A la fin, les voisins apprirent qu’il avait fini par considérer sa femme comme une intruse et par la suspecter d’être complice de ses ennemis. Aussi, il s’était mis en tête de l’éloigner, avant de s’arrêter, interdit…il ne savait plus où finissait son chez soi !

  • Oliver Sacks « l’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau » ed du Seuil 1992.