Ce mouvement, initié au milieu des années 70 avec les « nouveaux philosophes », brandissant la pancarte de l’antitotalitarisme ( les Castoriadis, Morin, Lefort, Lyotard ne les avaient pas attendus pour faire œuvre critique sans, pour leur part, jeter Marx avec l’eau du bain ) se renforcera au long des années 80, jusqu’à ne laisser comme perspective que la seule doctrine néolibérale et la communication érigée en valeur suprême par Jacques Séguéla,la_montee_de_l_insignifiance.jpg « handicapé publico-maniaque de type Napoléon de gouttière minable incurable confit dans sa suffisance et bloqué dans sa mégalomanie comme un marron dans le cul d’une dinde » selon Pierre Desproges, au grand désarroi de la génération suivante ( ceux qui avaient 20 ans au mitan des années 80 ) subissant le chômage de masse et sommée de se résoudre au fatalisme économique et à l’abandon de toute contestation, tout en étant paradoxalement traitée dans le même temps de bof génération… le capitalisme promu par ces nouveaux hérauts devant être tenu pour plus excitant que toutes les expériences contestataires. Tapie incarne alors la forme la plus recommandable d’individualisme supérieur, laissant croire que chacun aurait en soi des potentialités infinies tenant lieu, avec la volonté et la chance, de compétences particulières et permettant de réussir selon le vieux mensonge revisité de la démocratie entrepreneuriale. Illusion proposée à l’individu afin qu’il s’identifie à tel self made man brutal à qui rien ne résiste, à tel chanteur dont la réussite n’est pas due au talent mais au charity business, etc..

L’ennemi social que l’on combattait devient ainsi celui dans lequel on se projette. Cette identification au corps gagnant, conjuguée à la dislocation des fraternités par le chômage de masse, sera cause de la grande démobilisation des années 80. Les néolibéraux de ces années, devenus les alliés improbables mais objectifs des néocons ( conservateurs ) anti-libéraux et anti-européens d’aujourd’hui, les Guaino, Eric Zemmour ou autre Juliette Levy, tirent encore les ficelles, amalgamant désormais – Jean-Francois_Lyotard.jpg« il faut que tout change pour que rien ne change » - au « grand laisser faire » de la doctrine libérale ( pas d’autres règles que la seule loi du marché ) un discours civilisationnel agressif, interventionniste, axé sur des valeurs morales et religieuses détournées ( déclin de l’occident et de la civilisation chrétienne ), repris notamment par Sarkozy. Discours dual cynique dont la partie consacrée aux « valeurs », à l’identité, n’est qu’un leurre destiné à contenir loin de la scène le débat sur l’essentiel, savoir la question du néolibéralisme et ses appuis publics ainsi que la préservation des intérêts des classes possédantes. La réaction néoconservatrice permet à l’entreprise néolibérale des années 80 de se poursuivre avec sa pensée unique – sa « non pensée » disait justement Castoriadis en quoi il voyait une « montée de l’insignifiance » due à une élite politique réduite à appliquer l’intégrisme néolibéral – en imposant l’idée que le progrès social et l’harmonisation des politiques fiscales et du code du travail en Europe seraient des freins à l’emploi, à la hausse du pouvoir d’achat et constitueraient un péril pour l’identité française ( qu’est donc que l’identité française ? ), alors que ce sont le repli sur soi du modèle néoconservateur, les conséquences de l’absence de cohésion européenne et le consumérisme néolibéral comme moyen de prolonger, en le pervertissant, le mouvement d’individualisation engagé depuis deux siècles, qui produisent des effets dévastateurs sur la société.le_postmoderne_explique_aux_enfants.jpg Quant à la gauche aux affaires, alors qu’historiquement tout au long du XIXème siècle et durant une partie du XXème, elle se projetait dans le futur, elle semble avoir perdu l’idée de justice sociale, considérant que le progrès n’est pas gage d’amélioration – ce qui n’est pas faux en soi, mais le progrès technologique est neutre, il peut sauver comme il peut tuer - et renonce à agir sur l’état du monde pour se contenter d’une gestion technocratique des affaires, abandonnant les classes populaires, coupables à ses yeux d’être devenues réactionnaires dans les urnes. Ainsi, et pour continuer de faire croire aux laissés pour compte que seul le barnum libéral les aidera à réintégrer le monde du travail, l’Etat va jusqu’à promouvoir, au travers de séances inspirées de la téléréalité, la mise en place de formations pendant lesquelles les demandeurs d’emploi sont placés par le biais de jeux de rôle dans les conditions supposées de l’entreprise, entreprise que dans la réalité ils ont fort peu de chance de retrouver, pendant que Pôle emploi contrôle l’existence sociale et privée des chômeurs pour s’assurer « qu’être au chômage ne soit pas différent d’être au travail »…triomphe du semblant, des apparences, confusion entre réalité et téléréalité telle qu’annoncée par Guy Debord dans « La Société du spectacle », et durcissement du contrôle des individus par une élite dont l’individualisme toujours revendiqué ne vaut que pour elle. En écho, ceux qui avaient 20 ans dans les années 80 et qui n’ont jamais connu la société de plein emploi, se souviennent ad nauseam de l’absence de scrupules de ces soixante-huitards ralliés au néolibéralisme et aux paillettes leur reprochant de ne « pas savoir se vendre ». Le énième avatar de la marchandisation des êtres était en marche.

  • Cornelius Castoriadis ( 1922-1997 ) philosophe, économiste, psychanalyste, fondateur avec Claude Lefort et Edgar Morin de la revue « Socialisme et barbarie », auteur de « La montée de l’insignifiance » ed du Seuil 1996.
  • Jean-François Lyotard ( 1924-1998 ) philosophe, engagé dans la vie syndicale, auteur de « La condition postmoderne » ed de Minuit 1979.