On peut avancer que l’ethnocentrisme temporel est un effet de la modernité considérée exclusivement comme mouvement vers le progrès grâce à l’accélération de la fréquence des révolutions techniques. Jamais avant le 20éme siècle, l’homme occidental ne s’était senti différent de son aïeul parce-que moderne, et parce-que moderne, supérieur. C’est pourquoi, conscient de la perte induite par cette fracture et refusant de voir ceux qui nous ont précédé avec nos certitudes d’aujourd’hui, Roland Barthes s’était écrié : « Je ne suis pas moderne ». Comprendre le passé nécessite que l’on appréhende les hommes des temps passés, leurs actions, leurs paroles, leurs croyances, dans l’espace mental et culturel qui a été le leur. Histoire des mentalités donc, appréhensives par le biais des productions et manifestations culturelles. Et si l’on excepte, et encore, l’histoire contemporaine des 150 dernières années, il se trouve que l’existence de nos ancêtres s’est déroulée dans un espace entièrement occupé par le religieux.flaubert.jpg L’art, la littérature en sont donc empreints puisqu’il n’y a, pour certaines périodes, d’art que religieux. S’y intéresser ne signifie pas que l’on doive être soi-même croyant, encore que cela ne soit pas répréhensible, et l’on peut parfaitement être athée - puisque l’athéisme et aussi un des contraires du nihilisme - sans que cela constitue un handicap, mais oblige les uns et les autres à essayer de comprendre objectivement le regard et le ressenti propre à un homme du Moyen-Age, forts différents de celui, par exemple, d’un contemporain de la Renaissance. Cette expérience réserve des surprises et tempère l’illusion de l’homme moderne d’être l’inventeur de la liberté de conscience. Ainsi, la Vierge de Lorette, tableau admiré par Paul Veyne *, peint par le Caravage entre 1602 et 1603. Au premier plan figurent deux misérables pèlerins agenouillés et extasiés, les pieds sales, les visages ridés, les vêtements usés. Devant eux se tient la Vierge, distante, statue Grecque, tenant dans les bras l’enfant Jésus, le visage dans l’ombre. Rien d’artificiel ici, nul effet chatoyant. La scène est crue, le phénomène de distanciation puissant. Un tenant des Sciences Sociales ferait sans peine sens d’une œuvre contemporaine comparable. La Vierge de Lorette du Caravage, c’est la Félicité d’ « Un cœur simple » de Flaubert. Même regard acéré mais empreint de compassion de l’artiste pour les faibles. Parce-que si nous devons nous garder de voir le passé par le prisme de notre époque, rien n’interdit d’établir des permanences entre les époques et les œuvres.

  • Paul Veyne, historien français, auteur de plusieurs articles sur le Caravage.

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