Génial, le livre l’est assurément, dépeignant l’Amérique conformiste des années 60 en compagnie d’un personnage truculent, Ignatius Reilly, antihéros Don Quichottesque, tourmenté par son anneau pylorique. Rôteur, colérique, grossier, plein de suffisance, asocial, l’étudiant trentenaire en littérature médiévale à la Nouvelle-Orléans – une incongruité dans l’Amérique des années pop – possède néanmoins des dons certains d’éloquence et une intelligence décalée. Il passe son temps à lire Platon, Diogène, Boèce, et à écrire des pamphlets paranoïaques dans de gros cahiers. Comme Don Quichotte, il se trompe de combat. Il est entouré d’une galerie de personnages étonnants dont une mère maternante ( frappante cette présence de la mère envahissante chez les auteurs américains de ces années 60, Philip Roth, Jack Kerouac, Richard Brautigan...)

Cajun-family-620.jpg Que dit finalement le livre ? Que ces années, qui restent dans la mémoire collective comme une parenthèse heureuse…paix en occident, plein emploi, accession à la propriété, ont été aussi pour certains des années d’ennui où tout n’était que conformisme, y compris cette culture propre à la jeunesse qui apparaît pour la première fois. Philip Roth ne disait pas autre chose dans Portnoy et son complexe, récit empruntant indubitablement au picaresque. Cette lucidité et cette manière comique de pointer les orthodoxies et les travers sont absentes en Europe à la même époque, alors qu’au 17ème siècle Scarron avait remis au goût du jour le genre picaresque ( le roman comique ) et qu’avant et immédiatement après la seconde guerre mondiale, Céline a produit ses romans les plus drolatiques ( Mort à crédit, Guignol’s band, le Pont de Londres ). Seul Thomas Bernhard, livre après livre, dans cette seconde moitié du 20ème siècle, s’est employé, dans ses récits et pièces, à pourfendre le passé, la bêtise et l’étroitesse de la société autrichienne, avec une technique littéraire étourdissante de la spirale et du ressassement. Personne, en Autriche, ne fut plus haï que lui.

  • je reviendrai bientôt sur l’idiotie, si toutefois je ne suis pas frappé d’imbécillité avant.

Jérôme Camus