Cent quatre vingt ans se sont écoulés depuis le procès de Pierre Rivière, dont Michel Foucault avait tiré l’objet d’une étude « Moi, Pierre Rivière... Ed Gallimard 1973 », qui avait vu s’opposer logique judiciaire et théorie psychiatrique - alors à ses balbutiements - dont les conclusions différaient selon les médecins quant à « la folie » de l’accusé, et par conséquent à sa responsabilité pénale. Pierre Rivière avait été condamné à mort pour parricide pour le meurtre de sa mère, sa sœur et son petit frère. Sa peine avait été commuée en réclusion à perpétuité consécutivement au recours adressé au roi et l’on peut penser que les arguments des médecins défendant la thèse de la folie avaient pesé sur la décision royale.munch_TheScream.jpg

Cependant, si l’on excepte une brève parenthèse, entre 1960 et le milieu des années 80, qui correspond à l’apparition du mouvement existentialiste en psychiatrie nommé « Antipsychiatrie * » par ses théoriciens, David Cooper et Ronald Laing, et à son influence, à travers les textes de Maud Mannoni notamment, sur des soignants…parenthèse pendant laquelle l’individu, y compris délinquant, affecté d’une pathologie mentale a été considéré avant tout comme malade, force est de constater que la société a voulu cantonner la psychiatrie à un rôle de contrôle, considérant que l’individu, devait être surveillé et, même si cela reste du domaine du non-dit, puni *, puisque la fait de refuser au malade une prise en charge optimale correspond au désir de le punir par sa souffrance même. Alors que Cooper avait pu, de 1962 à 1966, créer des unités expérimentales pour schizophrènes puis un modèle de communauté thérapeutique dans lequel les malades devaient devenir responsables de leur prise en charge - les soignants référents ayant un rôle d’écoute et de soutien - les pouvoirs publics, depuis le milieu des années 80, abandonnent l’idée de lieux de vie et entendent que les médecins puisent dans l’arsenal chimique afin de rendre les malades, diagnostiqués schizophrènes et psychotiques mais aussi dépressifs chroniques, inoffensifs pour la société. magritte.jpg L’on assiste donc, conjuguée à la disparition des centres spécialisés, à la systématisation de l’incarcération des malades ou de leur remise à la garde des familles ( ce qui est aberrant quand on sait que la cellule familiale est responsable de certaines pathologies ) sous le contrôle du psychiatre censé neutraliser la supposée ou réelle dangerosité, pour lui-même et pour les autres, de son patient à l’aide de molécules.

Mais cette régression, due au désintérêt des pouvoirs publics, à la normalisation de l’individu, au retour d’une sensibilité punitive, est également permise parce-que des psychiatres, en réaction contre l’antipsychiatrie et farouchement opposés à la psychanalyse - dont on ne dira jamais assez quelle libération elle représente - se persuadent, soit par erreur, soit pour de basses raisons, que l’arsenal chimique vanté par les laboratoires peut seul œuvrer au mieux-être de leur patient. En réalité, en participant à l’enfouissement de celui-ci derrière le symptôme et la pathologie, ils concourent à la création des conditions d’une nouvelle déshumanisation du malade, rassurante pour la société puisque en l’éloignant, par le biais de l’enfermement carcéral ou familial, de l’individu considéré comme sain, elle ôte à celui-ci l’angoisse de se voir si proche dans le miroir qu’il lui tend.

• Antipsychiatrie : mouvement contre la psychiatrie institutionnelle, auxiliaire du pouvoir judiciaire dans le contrôle de l’individu. Cf « Psychiatrie et antipsychiatrie » David Cooper. Ed du Seuil 1970.

• Surveiller et punir. Michel Foucault. Ed Gallimard 1975.